Je lui livre mon corps.
Il me dit, tous les deux on ira jusqu’au sommet du monde, et je respire l’air des montagnes enneigées.
Il me dit toi et moi entre Dieu et Diable, et je reçois les coups et les baisers, je tends ma bouche et mon corps, je remets mon sort entre ses mains.
Je ne peux plus vivre sans lui.
Au début de notre histoire, quand on se parlait au téléphone – tu m’appelais dix fois par jour pour me parler de la pluie, du soleil, des journaux lus au petit déjeuner, des détails de ton travail, des nouveaux détails de ton amour –, je t’avais dit que tu changeais souvent de voix.
Tu avais plusieurs voix. Une autoritaire, abrupte quand tu étais à ton bureau, habitué à ordonner, à décider, à ce que tout aille très vite, une voix douce et sensuelle quand tu m’appelais allongé sur ton lit, le soir, et enfin une voix précipitée, heurtée, presque inaudible quand un événement t’avait ému, blessé ou agacé. Je te faisais répéter, car ton débit escamotait un mot sur deux, dérobait le sens des phrases. Ou j’essayais de deviner le sens général de tes propos si tu persistais à ne point articuler ni ralentir. J’avais l’impression que tu galopais devant un ennemi lancé à tes trousses ou que tu étais tenu en otage, le canon d’une arme sur la tempe. Il nous arrivait même de nous disputer à cause de ta voix numéro un ou de ta voix numéro trois. La première trop sèche et impersonnelle, la dernière si fiévreuse que je me sentais mal à l’aise. Tu me répondais alors, excédé, que j’exagérais et n’avais qu’à faire un effort. Ou tu prétendais que j’étais sourde et devais me soigner.
Je connaissais tes trois voix et je pouvais savoir à chaque fois que tu me parlais si tu allais bien, très bien ou si tu étais contrarié.
Ce soir-là, au téléphone, tu avais ta voix bousculée, hachée.
– Ça ne va pas ? t’ai-je demandé doucement comme si je parlais à un enfant en proie à une forte émotion et qui se met à bégayer.
– Si… Si… Tout va bien.
– Tu as ta voix cassée… Il se passe quelque chose ?
– Non, non, rien de spécial. C’est juste que…
Tu hésites, tu as dans la bouche un goût de catastrophe.
– C’est idiot mais… Je viens de me rappeler… Demain, c’est… J’avais complètement oublié… C’est la fête des mères et je dîne chez mes parents.
La fête des mères ! Il faut que j’appelle la mienne. Elle tient beaucoup à ce qu’on lui souhaite la fête des mères, sa fête, son anniversaire, qu’on lui envoie des vœux pour Noël et la nouvelle année. Elle est très pointilleuse sur les dates à célébrer et entoure sur son calendrier les fêtes des uns, les anniversaires des autres. Même quand elle est fâchée, qu’on ne se parle pas, elle n’oublie jamais de m’envoyer un petit bout de papier, le plus souvent le dos d’une enveloppe ou le bas d’une feuille déjà utilisées, sur lequel elle écrit en lettres droites et impeccables, l’écriture d’une institutrice au tableau : « Je te souhaite un bon anniversaire. Maman. » Ce respect des choses qui se font, qui doivent se faire, ce sens du devoir appris et rabâché, surplis posé sur une tenue débraillée, me fait souvent sourire. Elle n’en pense pas un mot mais elle se soumet à la tradition parce que c’est son devoir de mère ; elle n’y déroge jamais. Grâce à ces menus rituels, elle garde la conscience tranquille et ne se reproche jamais rien.
– On ne se voit pas, alors ?
Mon ton est enjoué, léger pour effacer l’angoisse que je sens dans ta voix.
– Non… ou si, après le dîner.
– Comme tu veux. On s’appelle après, quand les festivités seront terminées ?
Tu dis oui d’un ton lugubre et tu raccroches.
Puisque c’est la fête des mères, on va faire la fête !
Je vais inviter ma mère au restaurant.
J’appelle mon frère pour qu’il se joigne à nous.
– Je n’y tiens pas vraiment… Je l’appellerai le matin pour lui souhaiter bonne fête mais je vous laisse en tête à tête. Tu ne m’en veux pas ?
– Ce serait mieux si tu venais… On parlerait d’autre chose… Sinon je vais encore me taper le mur des lamentations !
– Non merci ! Moi, j’ai passé sept ans à Madagascar, ce qu’aucun de vous n’a fait… J’ai de l’avance et vous des dîners à rattraper !
– Ils ont déjà envoyé leurs cartes, les deux autres ?
– Sûrement. Ils sont parfaits, eux !
Mon frère et ma sœur aînés. Parfaits dans leur duplicité. Cartes en avance, pour être sûrs d’être au rendez-vous des bons sentiments, et bouquets de fleurs le lendemain. Comme chaque année. Qu’ils soient au pôle Nord ou à Djakarta, ils n’oublient pas. Et pour Noël, des vœux en photos couleurs. Ma sœur aînée avec son mari et ses enfants en rang d’oignons, mon frère aîné triomphant derrière ses ordinateurs et son bureau d’homme qui a réussi et qui court le monde. Gros Job épanoui et méprisant. Ils ont réussi, eux, trompette ma mère à l’adresse de mon frère et moi, ils sont partis à l’étranger ! Alors que vous vous entêtez à rester dans un pays fini, un pays sans avenir avec des communistes au pouvoir, des grévistes dans les rues et des chômeurs qui veulent être salariés ! Ah ! Si j’avais épousé un Américain, je ne serais pas là pour voir ça !
Le film de sa vie, de toutes les déceptions de sa vie, se recale en arrière et défile. Interdiction de se lever ou d’interrompre la séance sinon elle nous punit d’un regard noir meurtrier et de son refrain préféré vous ne m’aimez pas, vous ne faites rien pour me plaire, qu’est-ce que j’ai fait à la vie pour mériter ça ?
Elle refuse de sortir, n’a pas envie de s’habiller, de se coiffer et elle veut regarder Derrick à la télé. J’insiste. Je l’emmène « chez Gérard », un petit bistrot dont le propriétaire est un copain, un vieux copain, je lui dis, tu n’as pas besoin de te faire belle, et en plus je viens te chercher et je te raccompagne à ta porte. Aucun risque de te faire agresser. Parce qu’elle a peur, peur de tout. Au moindre individu basané qu’elle croise, elle serre son sac sous son bras et file en maugréant contre l’insécurité rampante et le gouvernement qui ouvre grand ses portes à tous ces gens qui ne nous veulent pas de bien, ça c’est sûr. Tu n’as qu’à voir les banlieues ! Des Noirs et des Arabes partout ! Pire qu’à New York !
Ça, je n’en suis pas certaine. Mais je ne réponds pas et insiste, insiste. Soudain, il me paraît vital de passer la soirée de la fête des mères avec elle. Tu es ma maman, après tout, je lui décroche en argument final. Tu ne vas pas fêter ce soir-là face à Derrick quand ta fille te propose de t’emmener au restaurant !
Elle finit par soupirer si tu y tiens tellement…
Gérard nous a réservé sa plus belle table et lui conseille le menu dégustation afin qu’elle goûte à toutes ses spécialités. Elle le regarde comme s’il cherchait à l’arnaquer puis, devant son regard bienveillant, s’incline, réticente.
– On peut faire comme aux États-Unis et emporter ce qu’on n’a pas mangé ? Ils appellent ça des doggy bags.
Elle sait que ce n’est pas la coutume en France, mais elle pose la question pour me montrer qu’on ne sait pas vivre ici, et que c’est tout de même normal qu’on emporte ce qu’on a payé.
– Non, maman. Ici, on laisse tout sur la table. Tu le sais très bien, d’ailleurs.
Mon ton ferme et posé l’irrite. Tout chez moi l’irrite. Ses yeux tombent sur la montre en or et elle s’enquiert, c’est nouveau ? Oui, c’est un cadeau. Tu en as de la chance !