Выбрать главу

« Jacques, il faut mettre ce camion à l’abri.

— L’entrée des fournisseurs : elle donne sur le cellier et la cave, monsieur le duc avait fait mettre des portes de coffre-fort…

— C’est qu’il tenait à ses grands crus ! Et aujourd’hui ? Ces messieurs de l’institut, pour leurs dîners littéraires…

— Non, non, les bouteilles sont en bas. Je vous montrerai. Des catacombes. »

De l’avis général, les tableaux de Maher et les bijoux de mademoiselle Milpois pouvaient trouver un refuge digne d’eux parmi les bonnes cuvées du feu duc de Lieupart. Jacques conduisit l’estafette dans une des dépendances, à côté des anciennes écuries. Les chevaux avaient été vendus par les académiciens. L’un d’eux, le plus jeune et qui tenait à le montrer, en avait acheté un, Bajazet. Une porte à combinaison se rabattit sur nos trésors.

« Vous savez, je l’ai un peu connue, la duchesse de Lieupart, murmura Maher tandis que nous marchions vers le château…

— C’est nouveau ça, mon vieux, tu étales tes relations…

— Non, elle était née Cadignan, c’est cela ?

— C’est cela même, monsieur.

— Tu sais, je l’ai rencontrée quand j’étais très pauvre. »

Maher se tut. Il continua, tête basse, à marcher en silence. Aucun de nous n’osa poursuivre sur ce chapitre. Que cachait-il ? Ce fut Jacques qui parla :

« Voyez comme le ciel est sombre. La nuit tombe par terre. »

Jacques savait aussi préparer de bons dîners. Il nous avait appris les noms des arbres, les noms des fleurs, les noms de nos six tours rondes. Sur la table de marbre des cuisines ducales, il avait composé une nature morte auvergnate : du chou, de grandes tranches de jambon, de la salade, des fromages en quantité. Seule mademoiselle Milpois semblait soucieuse : pensait-elle à toutes ses richesses qu’elle venait de livrer à notre caverne d’Ali Baba ? Maher n’avait pas évoqué une seconde fois l’ombre de madame de Lieupart : jamais il ne parlait de cette période où il était pauvre. Rien ne nous permettait d’imaginer sa vie avant la rencontre de Laura Bagenfeld. Nous étions allés chercher dans le salon nos disques de Clara Haskil. Jacques tisonnait le feu.

Nous répondions aux nouvelles questions de Maher sur le domaine, l’entretien de la forêt, la manière dont nous avions organisé les visites, l’histoire du bâtiment, la famille des Lieupart et ses ramifications. Nous hésitions sur les détails. Jacques connaissait tout mieux que nous. Il ne rappelait jamais que nous étions arrivés de fraîche date. Notre installation, l’ouverture au public avaient peu modifié son existence : déjà, du vivant du dernier duc, le domaine lui « appartenait ». Il laissait, par courtoisie, le « patron » habiter quatre pièces au premier étage, passer ses nuits dans la bibliothèque : ce propriétaire ne le gênait guère. Tout le reste était à lui, ces grands bois où personne n’allait, ces chevaux dont il aimait s’occuper, et qu’il montait chaque jour, ces vieux meubles à caresser. Dans les premiers temps, nous avions pensé avoir tout compris : le paternalisme du duc, l’exploitation de ce pauvre Jacques par un « système », ce servage perpétué qui ne dit pas son nom, les vestiges du jour et la satisfaction de voir fourbir l’argenterie. L’académicien était malicieux, intelligent, pas dupe de son décor, il avait été député radical, correspondant assidu de Blum et de la famille Crémieux : il entretenait avec Jacques une complicité quotidienne, locataires d’une bâtisse bien trop vaste pour tous les deux, héritiers de ces collections trop belles et de ces chevaux trop coûteux. Ils se distrayaient à tenter de gouverner cet ensemble hétéroclite.

L’un comme l’autre, Jacques et Jacques, fataliste et fataliste, vivaient à Lieupart dans le calme et une harmonie parfaite, chacun très heureux de son sort. Dans son testament, Jacques VII, duc de Lieupart, avait pris toutes les dispositions pour que rien ne fût changé à l’existence de Jacques le Survivant. La seule chose, c’est qu’on lui avait enlevé les chevaux pour les remplacer par quelques touristes égarés, et encore pas tous les jours, même si nous venions de faire ajouter le château dans les guides de la région avec une notice élogieuse. « C’est mieux, pour un homme de mon âge, les gens que les bêtes », approuvait l’intéressé en se resservant de chou et de jambon.

« Cette famille Lieupart, qu’est-elle devenue ?

— Il reste la branche aînée, et puis les Lieupart d’Angleterre.

— Le Count Lieupart of Briarlea, le pilote de course, fit Konrad, c’est la même famille ?

— Parfaitement, mais la branche est séparée depuis le XVIIe siècle, et ils sont anglicans bien sûr.

— Comprends pas, vous parlez de la branche aînée, le duc n’était pas l’aîné ? Il était duc…

— Certes, Konrad, le dernier duc de Lieupart était “chef de nom et d’armes” de la branche ducale, la plus illustre, mais qui n’est pas la branche aînée. Maintenant que le duc est mort, le dernier après ses trois frères et ses neveux, et sans enfants, cela fait une couronne sans personne pour la porter…

— M’est avis que justement, le cousin de monsieur le duc, reprit Jacques, ne serait pas fâché de se retrouver duc, c’est pas que ce soit si important d’être duc à l’heure d’aujourd’hui, mais c’est qu’il n’y en a pas tant que ça. Déjà que monsieur Dysmas…

— Le chef de la branche aînée non ducale, Dysmas de Lieupart, si je vous suis. Je l’ai croisé une fois, fit Konrad, remis en selle.

— Oui, déjà qu’il n’aimait pas voir le domaine lui filer entre les doigts. Quelle tête il faisait à l’enterrement…

— C’est “Noblesse oblige”, votre histoire ! Ici, on est en république, les ducs c’est bel et bon, mais enfin, c’est un peu fini…

— C’est la jalousie qui vous fait parler, monsieur de Faulx !

— Je pense qu’il n’a aucune chance, ce cousin au dernier degré. Non, cette couronne, si elle doit vraiment revenir à quelqu’un, mes amis, c’est à vous, les nouveaux maîtres des bois de Lieupart, à personne d’autre, et à vos futurs enfants, déclara Maher.

— Nous leur apprendrons à chasser le touriste à la nuit tombée. À eux, gloire, trophées, honneurs…

— … massacres. »

Nous sommes restés quelques instants à observer Maher à la dérobée, ses yeux étranges, tandis que Jacques et Konrad, auxquels se joignait de sa voix vinaigrée la douce mademoiselle Milpois, continuaient à évoquer ces histoires de famille. Konrad s’amusait à piquer des morceaux de jambon sous le nez de Maher, sa main prenait à même le plat.

CHAPITRE 7

La chambre du roi

À la neige de Nyon et aux inondations de Paris succédait une bonne averse qui rebondissait sur les arbres. Cette propriété nous cernait. Le château, comme souvent en Auvergne, occupait le centre légèrement surélevé du cratère d’un volcan. À la ronde, le cercle boisé créait un fortin naturel, un petit monde fermé. Quand la neige obstruait la route, Lieupart vivait en autarcie, et l’on pouvait rester deux semaines coupé du monde, dans le froid, derrière ces remparts de chênes.