— Alors, on n’a plus qu’à reprendre l’avion ? fit Milton boudeur. Malko jeta les jumelles dans la voiture et s’épousseta. En dépit de la chaleur terrifiante, il avait un costume et une chemise de toile.
— On ne reprend pas l’avion. Je n’abandonnerai pas Kitty, fit-il. Je vais aller rendre visite à l’émir.
Chris sauta en l’air comme si un scorpion l’avait piqué :
— Non, mais vous êtes dingue ? Malko secoua la tête.
— Non. C’est la seule chose à tenter. Nous n’avons pas beaucoup de temps. Katar risque de torturer encore Kitty puisqu’il ignore que Foster Hillman est mort. Il pense que ce dernier essaie de récupérer sa fille par tous les moyens. Cela risque de le faire changer d’avis de savoir que Kitty ne lui est plus d’aucune utilité et que nous sommes là. Je préfère abandonner toute vengeance contre lui et récupérer cette jeune fille.
Le gorille était sceptique.
— Il va nous envoyer balader. Malko haussa les épaules.
— C’est un risque à prendre. Après il n’y aura plus que la manière forte. Mais pour l’instant, je ne vois aucun moyen de pénétrer, sauf un assaut de front, impensable. Et nous ne pouvons pas rester là à nous tourner les pouces.
— Laissez-nous venir avec vous, proposa Chris.
— Non. S’il y a un coup dur, il vaut mieux que vous soyez dehors. Ils remontèrent en silence dans la voiture. Avant d’aller chez l’émir, Malko voulait les déposer à l’hôtel. Il n’avait pas livré tout à fait le fond de sa pensée : en intervenant ouvertement, il espérait que l’émir n’oserait pas continuer ses sévices sur Kitty. Cela donnait le temps de la délivrer.
Ils refirent la route à toute vitesse. À l’embranchement de la route de Porto-Giro, il y avait un groupe de carabiniers et, un peu en retrait de la route, sur une plate-forme rocheuse, un hélicoptère rouge appartenant aux carabiniers. Toujours la chasse aux bandits. Malko abandonna les deux gorilles au bord de la gigantesque piscine du Cala di Volpe.
— Si je n’étais pas rentré ce soir, avertit Malko, avertissez les autorités italiennes et faites un scandale. Mais ne sortez pas tout de suite vos gros pistolets.
— N’ayez crainte, fit Chris Jones, sombrement. On ne vous laissera pas croupir ici.
Sur cette promesse rassurante, Malko remonta dans la Fiat 2300.
Lorsqu’il stoppa devant l’entrée de la propriété de l’émir, un garde en uniforme quitta l’ombre d’un grand parasol abritant son tabouret et s’approcha de la voiture. C’était un Sarde d’une cinquantaine d’années, au visage ridé et las, avec des yeux globuleux. Il salua respectueusement Malko.
— C’est une propriété privée, monsieur, dit-il. Vous n’avez pas le droit d’entrer.
— J’ai rendez-vous avec Son Excellence l’émir, dit Malko.
— Vous avez rendez-vous ? On ne m’a rien dit…
Le garde hésitait. Mais la tenue élégante de Malko sembla le rassurer :
— Laissez votre voiture ici, monsieur, dit-il. Vous suivez ce sentier jusqu’au poste de garde qui se trouve avant la maison de Son Excellence.
Malko monta lentement le sentier. De part et d’autre, il y avait de petits bungalows blancs qui paraissaient inhabités. Il arriva au grand patio qu’il avait inspecté avec ses jumelles. Un homme massif et trapu, la peau du visage brun sombre, enveloppé dans une kafixa blanche, somnolait sur un banc, la tête appuyée au mur, une vieille mitraillette Thomson entre les genoux. Les pas de Malko sur le dallage de marbre le firent sursauter. Il ouvrit les yeux, bondit sur ses pieds, l’arme braquée sur Malko. Celui-ci s’arrêta et sourit d’un air engageant.
— Je viens voir l’émir Katar, annonça-t-il en anglais.
Le gorille sembla comprendre le mot « émir ». Du bout de sa mitraillette, il désigna à Malko le passage voûté qui menait au patio. En avançant un peu, Malko vit une sorte de minuscule corps de garde vitré avec un standard téléphonique. Un Arabe en civil, sans cravate, lisait un journal. Le garde et lui échangèrent quelques phrases gutturales et le civil leva un regard éteint sur Malko ; en anglais rocailleux, il demanda :
— Qui êtes-vous, monsieur ? Son Excellence ne reçoit que sur rendez-vous.
Malko tira une de ses cartes et la jeta sur la table crasseuse.
— Portez-lui ceci, il me recevra.
L’Arabe prit la carte et examina les caractères gravés : Son Altesse Sérénissime le Prince Malko Linge. Château du Liezen. Autriche. Mâchonnant son loukoum, il mit bien cinq minutes à prendre une décision. Il ne lisait pas l’allemand, mais la longueur du titre l’impressionnait favorablement. Il se leva :
— Je vais voir si Son Excellence peut vous recevoir, annonça-t-il. Malko attendit debout. Le garde à la mitraillette derrière lui. Trois minutes plus tard, le civil était de retour ; il découvrit des dents très blanches pour une esquisse de sourire.
— Le secrétaire de Son Excellence l’émir va vous recevoir. Son Excellence vous verra plus tard. Si vous voulez me suivre.
Ils franchirent la voûte et tournèrent à droite dans le patio. Malko aperçut encore deux gardes armés de mitraillettes étalés sur des bancs. L’émir était un homme prudent.
Son guide s’arrêta devant une porte blanche ornée d’un butoir fait de trois serpents d’or et frappa un coup léger. Il y eut un bruit de serrure et un colosse café au lait, au crâne rasé, nu jusqu’à la ceinture, entrouvrit la porte. Avec ses pantalons bouffants, ses babouches et ses bourrelets de graisse, il évoquait parfaitement les personnages de La lampe d’Aladin. Sauf, évidemment, le pistolet automatique P. 08 passé dans sa ceinture de soie. Une bouffée d’air glacé frappa Malko en plein visage.
Tout le bungalow était climatisé. Une gaine de velours bleu habillait une chaîne de sûreté en acier empêchant la porte de s’ouvrir entièrement. Le colosse l’ôta, laissa entrer Malko et referma vivement la porte derrière lui, puis il donna deux tours de clef et introduisit Malko dans une pièce incroyable, disparaissant immédiatement. Resté seul, Malko regarda autour de lui.
On se serait cru au fond de l’Arabie Saoudite ou chez le capitaine Corcoran. Une immense baie vitrée donnait sur la mer. Les murs étaient vert pistache, littéralement couverts de tableaux, des Degas, un Sisley, deux Utrillo, un Renoir et une poignée de Van Gogh. Au bas mot, un petit milliard.
Sans compter l’or. Il y en avait partout : des coupes, des vases, des candélabres, des cendriers, des seaux même. À croire que l’émir continuait à attaquer les caravanes. Là où on n’avait pas pu mettre d’or, il y avait des ivoires, des laques.
À travers les interstices des tapis aux couleurs lumineuses, on apercevait le marbre noir du sol.
Un décorateur hollywoodien se serait évanoui de joie devant ce cadre. Et dire que l’émir avait été élevé en Angleterre ! Chassez le naturel, il revient au galop. Malko s’arrêta devant le portrait en pied de l’émir Katar, revêtu d’une djellaba rose, sur fond de nuages bleus, un cimeterre recourbé passé à la ceinture.
Une toux discrète fit retourner Malko. Un personnage qui aurait très bien pu être marchand de loukoum sur la grand-place de Djeddah venait de surgir d’une tenture. Malko ne saurait jamais s’il y vivait habituellement ou si la tenture dissimulait une porte. Un long nez recourbé et triste, un petit ventre rondouillard d’eunuque et une poignée de main évoquant irrésistiblement la méduse. Il s’inclina profondément devant Malko et dit d’une voix de crécelle en anglais :
— Je suis Hussein, le secrétaire de Son Excellence l’émir Abdallah Al Salind Katar. Allah Amrack.