— Qu’est-ce que ça vous fait sous vos bandelettes ? C’est fou ce que ça m’excite, un homme comme ça ? Vous en avez mis partout ?
À côté de la façon dont elle dansait, l’exhibition de l’araignée pédéraste était un divertissement de patronage. Malko commençait à se sentir sérieusement gêné, bandelettes ou pas. Soudain, un énergumène fonça sur eux et les sépara violemment, en hurlant :
— C’est la cure !
Il portait une lampe de médecin attachée sur le front et brandissait une énorme seringue.
— Ouvrez la bouche, ordonna-t-il.
La cavalière de Malko s’exécuta docilement. L’autre fit gicler un long jet de liquide ambré. Elle riait tellement qu’elle s’étrangla et se plia en deux, toussant comme la Dame aux Camélias. Le faux médecin braqua sa seringue sur Malko, qui dut ouvrir la bouche de mauvaise grâce. Il ne tenait pas à se singulariser. Mais il se garda bien d’avaler le liquide qui dégoulina dans sa bouche. Satisfait, l’autre alla s’attaquer à un autre couple. Malko recracha discrètement. C’était du whisky.
Tout était permis, puisque la soirée était placée sous le signe du psychadélisme, donc de la folie douce.
Il récupéra Carole au bord de l’immense piscine. Ses yeux étaient encore plus brillants. Sans façon, elle attira Malko contre elle. Elle s’était littéralement arrosée de parfum. Dommage qu’elle soit si grande. C’était vraiment la montagne de chair pour superman. Assise dans un fauteuil de rotin, elle attira Malko contre elle. Ses cuisses dures enserraient ses jambes et la chaleur de son ventre pénétrait les bandelettes. Elle avait pas mal bu.
— Si on dansait, proposa Malko pour échapper à l’attentat à la pudeur.
— Formidable !
Elle se leva et s’étira, faisant saillir sa poitrine. Son slip ne cachait rien de son intimité.
Par chance, l’orchestre était un peu moins déchaîné. Ils s’enlacèrent au bord de la piscine. Gentiment Carole demanda :
— Mon ceinturon ne vous fait pas mal ?
Malko l’assura que non. Dressé sur la pointe des pieds, sa bouche arrivait tout juste à la bonne hauteur. Il commença à l’embrasser à petits coups et elle frissonna, se serrant encore plus contre lui.
— C’est fou ce que je suis bien, souffla-t-elle. Je me sens merveilleusement libre… L’émir devrait organiser des fêtes plus souvent. Sans répondre, Malko la serra un peu plus et commença à se diriger sournoisement vers l’ombre de la galerie qui courait tout autour du patio. Toutes les portes des appartements privés de l’émir donnaient là. Quelque part dans cette partie des bâtiments se trouvait Kitty. Ce soir, c’était sa seule chance. Mais il fallait d’abord sortir de cette foule.
Carole dansait de plus en plus amoureusement, fredonnant la mélodie de A whiter shade of pale. Elle pencha sa bouche sur Malko et l’embrassa goulûment.
— C’est bon de faire ce dont on a envie, murmura-t-elle. En Angleterre, on est toujours obligé de se retenir. Cet émir est vraiment un type formidable.
En tout cas, la soirée tournait à l’orgie mondaine, à la partouze géante.
Malko aperçut la tête de l’émir dansant lui aussi, les deux mains enfoncées sous la bavette-soutien-gorge de sa cavalière. Autour d’eux, les gens dansaient d’une façon qui aurait fait honte à des chimpanzés en rut. Il y avait quelques robes longues, mais la plupart des femmes n’avaient sur elles que leurs dessous et des robes transparentes bardées de cuir ou de chrome. D’ailleurs, Malko vit une jeune femme très distinguée, avec un chignon compliqué, qui avait relevé sa robe du soir pour que son cavalier puisse la caresser à son aise tout en dansant. Tout autour de la piste, les serviteurs arabes, le torse nu et bronzé, tournaient silencieusement, ramassant les verres vides et surveillant l’obscurité. Ils devaient être une douzaine. Malko remarqua qu’ils ne regardaient jamais les couples. C’étaient peut-être de vrais eunuques, selon la bonne vieille tradition orientale.
Soudain, il y eut un plouf et une bordée de hurlements venant de la piscine. Carole s’arrêta de danser et prit Malko par la main.
— Allons voir !
Il n’y avait qu’une fille nue, en équilibre sur le plongeoir. Au pied de ce dernier, un faux cow-boy brandissait un fouet. Il le fit claquer et la lanière s’enroula autour de la taille de la fille nue. Elle poussa un cri et plongea une nouvelle fois, bras et jambes écartés. L’homme au fouet se tourna vers une autre victime, une petite brune boulotte qui poussa un hurlement hystérique lorsque la lanière s’enroula autour de sa poitrine protégée par un plastique transparent. Nouveau hurlement d’approbation des spectateurs. Carole attrapa un grand verre de sangria sur un plateau qui passait et le vida d’un coup. Elle en tendit un à Malko.
— Bois !
Il but, sentant le liquide lui réchauffer l’estomac. Ce n’était pas le moment de céder à l’ambiance. Jamais, il ne retrouverait une occasion pareille. Dans une heure, ils seraient tous ivres morts.
Sans doute payé au décibel, l’orchestre attaqua une composition absolument assourdissante. L’eau de la piscine en tremblait. Carole, soudain, pouffa et désigna à Malko un homme d’une cinquantaine d’années, chauve et bedonnant, bavant comme un boxer, en train de peloter une petite blonde.
— C’est le directeur de ma banque, à Londres, fit-elle. Rassurant.
— Si nous allions nous reposer un peu ? proposa Malko.
Sans attendre sa réponse, il l’entraîna par la main dans l’ombre de la galerie. Elle ne résista pas.
Toutes les portes-fenêtres vitrées étaient grandes ouvertes. L’intérieur des pièces n’était éclairé que par quelques chandeliers posés sur les meubles. À tâtons, Malko entra dans la première pièce. Il y avait déjà un couple en train de faire l’amour sur un des canapés. Carole pouffa discrètement. Le couple ne se dérangea même pas en les voyant. Simplement, la fille posa sur Malko des yeux tristes et inexpressifs puis recommença à regarder le plafond. Deux verres de whisky étaient posés près d’eux.
Malko avait beaucoup de mal à garder son calme. Pas à cause de Carole. Il jeta un coup d’œil vers l’extérieur. Personne ne semblait avoir remarqué leur disparition.
— Où allons-nous ? souffla Carole.
— À l’aventure.
Ils trouvèrent un divan libre à la troisième pièce. Dans toutes les autres, un ou plusieurs couples faisaient l’amour. Mais cette promiscuité ne déplaisait pas à Malko. On les remarquerait moins. Carole retrouva toute son hypocrisie anglaise de bonne famille en s’affalant sur le divan.
— Pourquoi m’avez-vous amenée ici ? murmura-t-elle. On entend à peine la musique…
Comme si elle ne s’en doutait pas.
Malko se mit en devoir de lui prouver que la musique n’est pas tout dans l’existence.
Quelques secondes plus tard, il y eut un choc sourd. Carole faisait tomber ses bottes par terre. Le ceinturon suivit très vite. À voir la façon dont ses mains s’activaient autour des bandelettes, elle ne se demandait plus du tout, ce qu’elle était venue faire. Soudain elle se redressa et ôta elle-même son soutien-gorge avec un sourire d’aise, et le jeta par terre. Elle était si grande que la pointe de ses seins arrivait juste à la hauteur de la bouche de Malko. Il n’ignora pas l’invitation.
Carole gémit, se tordit contre lui, poussant furieusement son ventre contre celui de Malko.
Elle commença à tirer les bandelettes de tous les côtés. Ses grandes mains avaient une force peu commune. Elle parvint à en déchirer une et se mit à tirer dans tous les sens. Malko tournait comme un toton.