Выбрать главу

Il bourra sa pipe, agitant ses doigts à l’intérieur de la grande blague brune avec une virtuosité de pianiste.

— Vous ne m’avez pas répondu, reprit-il en nous dévisageant froidement, ça vous plaît ou pas ?

— Brusquement, je viens de comprendre que nous faisions fausse route, admis-je.

Mon mea-culpa, au lieu de l’apaiser, provoqua chez lui une émission de bile.

— Et comment ! Tout est faux, archifaux : les personnages, les situations. Ces gens n’ont pas l’air de croire à ce qui leur arrive. Quant à Agnès, excusez-moi, mon petit vieux, mais j’ai quelque habitude de ce genre de fille, et je peux vous dire qu’elle cède un peu trop vite à Roland. Vous en faites une Marie-couche-toi-là, or c’est un personnage beaucoup plus ambigu…

Il continua de parler. Je ne l’écoutais plus.

Marie-couche-toi-là ! Je revivais ma soirée de la veille. Ma ridicule faction devant l’hôtel. La pluie sur le pare-brise trop incliné de ma Ferrari (lorsque je roulais rapidement, l’eau remontait la vitre, semblant ainsi couler à l’envers). Et ensuite ma gifle, sa lèvre fendue, ma course derrière son Austin. Je me vis, agenouillé en plein boulevard, comme avaient dû me voir les badauds.

Lorsque j’émergeai de mon évocation, Marcé ne parlait plus. Barnaque et lui me regardaient comme on guette l’éveil d’un opéré.

Je les dévisageai avec égarement.

— Où diable étiez-vous ? bougonna Barnaque.

— Excusez-moi, j’étais resté en panne, plaisantai-je. Je ne suis pas d’accord avec vous, Yves.

— À propos de quoi ?

— D’Agnès. Une femme peut très bien s’offrir brutalement sans pour cela être une catin.

L’insistance de leurs regards conjugués me fit rougir. Je me levai pour surmonter ma confusion. À travers les petits carreaux de la fenêtre j’aperçus ma voiture, à l’autre extrémité du parc. La pluie venait de cesser. Des oiseaux chantaient dans les feuillages ruisselants. Une grande déchirure lumineuse creusait le ciel. Je me dis que Marie (ou plutôt Danièle) n’était qu’à quelques minutes de là. Qu’elle regardait peut-être au même instant cette éclaircie couleur d’écume, et j’en éprouvai un trouble indicible.

Je revins aux deux hommes attentifs à mes faits et gestes. Mon comportement les déconcertait.

— Écoutez, Yves, déclarai-je, je crois que je me suis effectivement écarté du sujet. Il arrive à tous les auteurs de merdoyer, n’est-ce pas ? On est là à s’embaumer dans son histoire ; le manque de recul vous fait dérailler.

Marcé acquiesça.

— Je ne sais pas si Edmond est de mon avis, mais je pense que nous devrions nous accorder un petit temps mort de quelques jours afin de laisser se refroidir la chaudière. Ensuite nous y verrions plus clair.

Le producteur prit une mine boudeuse.

— Les Italiens arrivent la semaine prochaine pour discuter de la coproduction, il faut bien que je leur fasse lire quelque chose, non ?

— Donnez-leur le traitement sur vingt-cinq pages !

— Ils l’ont lu, c’est d’ailleurs ce qui les a accrochés. Ils ont dit qu’ils s’engageraient définitivement à la continuité. Si je leur donne « ça »…

Il saisit mon manuscrit entre le pouce et l’index comme on porte à la poubelle un papier souillé.

— Si je leur donne ça, Jean, ils vont se sauver à Rome en courant.

— Bon, alors laissez-moi au moins la journée. Demain nous reprendrons le collier, Edmond et moi, mais aujourd’hui, il faut que je rentre en moi-même. Vous comprenez, la situation est nouvelle. Hier encore nous pensions que tout baignait dans l’huile et ce matin vous nous apprenez qu’on s’est foutu le doigt dans l’œil, ça mérite une petite retraite, non ?

Marcé voulut bien l’admettre, mais aussitôt il ajouta :

— Voilà ce que je vous propose. On va passer tout ça au crible aujourd’hui, définir ce qui est sauvable. Demain vous vous relaxez, et lundi…

— Non !

Il se tut. Ses mâchoires se crispèrent et sa pipe tangua un instant. Son regard s’éteignit ; il n’y eut plus sur son visage aristocratique qu’un froid dédain. Il détestait qu’on lui résiste. En dehors de la question travail, il était également déçu par mon lâchage. Il aimait prolonger à la « Commanderie » ses activités professionnelles, jouer au producteur-paysan-pour-rire. Il faisait lui-même la cuisine, affublé de tabliers-gadgets que des acteurs lui ramenaient des États-Unis et servait à la ronde de grandes rasades de vin rouge en prenant l’accent berrichon.

— Comme vous voudrez, Jean. Mais c’est dommage !

Derrière la fumée de sa pipe, le « c’est dommage » sonnait comme une menace.

— Vous restez, Edmond ? demanda-t-il au metteur en scène.

— Naturellement ! s’empressa Barnaque.

Il m’adressa une œillade hautement réprobatrice. Elle constituait une espèce de lâchage. Edmond se désolidarisait de moi. Je faillis me raviser. Partir à cet instant constituait une sombre idiotie. Les absents ont toujours tort, principalement dans une profession aussi fumeuse que la mienne. Je me connaissais, je savais qu’en restant et en les écoutant disséquer notre scénario je me prendrais au jeu. Stimulée par la discussion, mon imagination se mettrait vite à caracoler. Dans ce domaine, j’étais le gars à prouesses. Plusieurs fois, des producteurs m’ayant téléphoné pour me demander si je disposais d’un sujet, j’avais répondu par l’affirmative et m’étais présenté dans leurs bureaux sans savoir ce que j’allais leur raconter.

Je démarrais par un prudent :

— J’ai un sujet sensas, tout dépend du genre de film que vous souhaitez faire…

— On aimerait un truc d’action, policier peut-être, c’est pour l’ancien assistant d’Untel à qui nous allons confier sa première réalisation. Vous savez que c’est lui qui, pratiquement, fait les films d’Untel, néanmoins, nous voulons limiter les risques.

La plaie de ce milieu, c’est qu’on y fait toujours courir des bruits désobligeants sur les gens réputés.

J’avais le chic pour m’exclamer :

— Ça tombe au poil, mon sujet est justement policier.

Je plongeai alors dans un état second, proche de l’hypnose. Ça se déclenchait tout seul dans mon esprit. Des images défilaient. Un type marchait sur la grève. Je le décrivais. J’imitais le bruit des flots, les cris des mouettes. Un homme embusqué dans une cabine de bain, avec un fusil à lunette… Une heure plus tard, les producteurs me demandaient de mettre tout ça « noir sur blanc » mais de le condenser en un minimum de pages « Car vous savez combien les distributeurs sont paresseux quand il s’agit de lire ? »

Oui, j’aurais dû rester. J’aime mon métier et je le trahissais en m’en allant. Quand je pris congé, leurs mains étaient sèches, leur « au revoir » bref. Ils ne me raccompagnèrent pas. Je gardai le dos rond jusqu’à ma voiture. Pourtant, une fois que j’eus franchi le portail de la « Commanderie » une immense exaltation s’empara de moi. Cela me rappela le jour où j’avais quitté Martine, avec pour bagages ma machine à écrire et mon carnet d’adresses.

Par-delà l’âcre peine qui me poignait, une sauvage allégresse gonflait mon âme comme une voile. L’arrachement avait été sinistre, impitoyable, un peu honteux par certain côté. Et pourtant je chantais à tue-tête au volant de mon auto.

Jamais un révolutionnaire ne chanta plus fort sa foi en la liberté.

Je pris la route de Montfort et me mis à chanter.

L’odeur des haies me chavirait.