CHAPITRE IV
Les étangs ! ce nom faisait présager une noble demeure d’Île-de-France, nichée dans un creux de vallon. J’imaginais des murs de pierre, un toit pentu, des portes-fenêtres, une terrasse pavée au milieu de laquelle devait subsister un vieux puits ; aussi fus-je terriblement choqué en découvrant une infâme bâtisse cubique, d’un mauvais goût provocant. C’était le genre de construction qui profane un paysage et fait la honte des voisins. Les propriétaires environnants devaient se référer à elle pour situer leurs propres maisons. « Vous prenez le premier chemin sur la gauche après l’horrible chose qui ressemble à une clinique tunisienne. »
Car cette habitation était anachronique avant tout. Peut-être ne m’aurait-elle pas fait sursauter si elle se fût trouvée parmi les pins parasols de la Côte d’Azur ; ici elle hurlait de tout son cubisme plâtreux, de toutes ses fenêtres peintes en rouge.
Son nom courait en vermicelle de fer forgé sur le mur d’enceinte sommé de tuiles romaines, immense comme le « Défense d’afficher » rébarbatif qui souille certaines maisons bien plus qu’une affiche.
Un vaste jardin bien léché l’entourait. D’immondes animaux en porcelaine transformaient les pelouses en un parc zoologique pour Musée Grévin. Je me dis qu’il fallait un fameux potentiel de mauvais goût pour accumuler tant d’horreurs sur une si faible superficie.
Au fond de la propriété, se dressait un vaste bâtiment dont le toit en arc de cercle était entièrement vitré. Il ressemblait à une usine, à une serre ou bien encore à une immense volière. Je n’eus pas le temps de me demander à quel usage on avait destiné cette seconde aberration, car un énorme chien danois se jeta en grondant contre le portail de bois. Il le dépassait de la tête. Ses yeux rouges flamboyaient. J’hésitai à sonner, non pas certes par peur du molosse, mais parce que je n’en avais plus la moindre envie. La veille, Danièle (je ne parvenais pas à me faire à ce prénom) prétendait que j’avais sabordé son état de grâce en début de soirée. Le mien venait à son tour de cesser net, comme cesse la musique lorsqu’on soulève le bras de l’électrophone. Il avait suffi de cette maison de B.O.F. délirant pour balayer l’intense nostalgie qui me taraudait depuis mon réveil. Le gros danois avait l’air aussi stupide que la propriété de ses maîtres. Le sac sous le bras, je m’approchai de la sonnette lumineuse et l’actionnai. Une minute plus tôt j’aspirais à revoir Danièle, maintenant je redoutais qu’elle ne se montre. Je ne perçus pas le timbre, mais très vite une domestique parut à la porte de service. Une jeune mulâtresse dont une blouse à rayures bleues et blanches soulignait les formes agréables et rehaussait le teint. Elle s’approcha en ondulant de la croupe, d’un geste souverain elle calma les grondements du danois avant de m’adresser un éclatant sourire.
— Monsieur ?
Je lui tendis le sac à main.
— J’ai trouvé ce sac, je crois qu’il appartient à la propriétaire de cette maison ?
— Oh ! oui, c’est le sac de Madame.
Elle parut contente, comme si je restituais un objet qui lui soit personnel.
— Il était où ? demanda la soubrette.
J’avais déjà préparé la réponse.
— Dans la rue.
— À Paris ?
Elle prononçait les « r », contrairement à la plupart des gens de couleur, les accentuait même, par coquetterie.
— Oui, à Paris.
Comme j’attendais, de nouveau aux prises avec mon indécision, la pensée que peut-être j’espérais quelque récompense l’effleura.
— Madame, elle dort encore, vous voudriez voir Monsieur ?
— Ce n’est pas la peine.
— Mais si, le voilà justement qui sort de sa piscine.
Elle tendit le bras en direction de la bâtisse au toit de verre. Ainsi donc, il s’agissait d’une piscine couverte ?
Un singulier personnage venait d’apparaître. Corpulent, très grand, le poil blanc, il portait un énorme pardessus à carreaux et une serviette en tissu-éponge verte en guise de cache-nez. Il avait les jambes nues et marchait avec des béquilles. Une saisissante apparition en vérité, que mon imagination féconde n’aurait pas inventée. Cet homme m’effraya.
— Je suis très pressé, excusez-moi.
Je remontai en voiture et fis un démarrage forcené. L’incident du sac causerait peut-être des ennuis à Danièle ; sans doute aurait-il mieux valu que je le lui restituasse discrètement, mais un certain cynisme me poussait à ricaner de cette perspective. Que la fausse Marie se débrouille. D’après ce que je connaissais de sa conduite, son monstrueux époux était sans doute très sot ou très tolérant. Elle devait savoir lui mentir brillamment.
Ce fut une journée grise. Pour un homme seul et désœuvré, les week-ends constituent des épreuves intolérables. Je regrettais la « Commanderie » avec sa bonne cheminée fumeuse, la vieille chienne assoupie et les badins sarcasmes d’Yves Marcé. Chez lui, la mauvaise humeur ne durait jamais très longtemps. Travailler m’aurait calmé les nerfs. Ce sot état de disponibilité dans lequel je m’étais fourré me pesait.
Vers midi je bus deux Martini au bar du Fouquet’s. Ils ne firent qu’accroître mes remords mais me rendirent assez veule pour me faire téléphoner au producteur. La voix maladroite de la vieille servante rurale me répondit. Elle me dit que Monsieur travaillait et qu’on ne pouvait pas le déranger.
— Dites-lui que c’est Jean Debise !
Elle me fit répéter mon nom à deux reprises et j’en fus ulcéré. Je ne tire pas vanité de mon nom, par contre je n’aime pas que certains de mes compatriotes l’ignorent encore. Lorsqu’on compte parmi les trois ou quatre meilleurs adaptateurs-dialoguistes de France, on doit être dispensé des tracasseries de l’anonymat. La servante me pria d’attendre et j’eus Marcé au bout du fil. Son ton m’indiqua que les travaux de replâtrage ne devaient pas avancer très vite.
— Oui ? demanda-t-il sèchement.
— C’est Jean.
— Oui, alors ?
Je faillis raccrocher. C’eût été la fin de nos relations.
— Comment ça marche ? bredouillai-je d’une voix peu cocardière.
— Ça va.
— Écoutez, Yves, je voudrais que vous m’excusiez pour tout à l’heure, en ce moment je… j’ai de graves ennuis.
Marcé se radoucit immédiatement car c’était un garçon charitable. Il avait suivi ma déconfiture matrimoniale avec d’autant plus d’intérêt qu’il appréciait beaucoup mon ex-femme. En général, les gens de mon entourage ne s’étaient pas formalisés ; au contraire, dès que j’eus franchi le point de non-retour, la plupart d’entre eux m’assuraient que j’avais eu raison de lâcher Martine.
— Quels ennuis, Jean ?
En virtuose des scénarios-express, je lâchai :
— Hier, j’ai reçu la notification de mon jugement de divorce, Yves.
Je ne pouvais rien trouver de mieux pour l’amadouer. Il y eut un court silence et il murmura :
— Oui, je comprends. Il fallait le dire.
Je m’installai dans la situation.
— Dire quoi, Yves ?… Hier je me suis saoulé la gueule, assez honteusement.
— Pourquoi n’êtes-vous pas resté avec nous ?
— Je ne me sentais pas en état de travailler. J’ai un coup de flou, quoi, ça passera.
J’espérais qu’il allait me proposer de les rejoindre, il eut la réaction inverse.
— Je comprends, Jean. Dans ce cas-là on a besoin de s’isoler. Ne vous tracassez pas, mon petit vieux, vous donnerez un coup de collier plus tard, je téléphonerai à mes ritals de remettre leur voyage.