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Ellula gardait un souvenir cuisant de la procession dans les rues de la capitale du Nord. Exposés à la curiosité de la foule comme des animaux de foire, raillés, insultés, les Kroptes s’étaient efforcés de conserver leur dignité. Les hommes, les femmes et les enfants s’étaient tenus droits, aucun d’eux n’avait pleuré ni émis la moindre plainte, les visages étaient restés impassibles sous les chapeaux et les coiffes, et c’était le silence, un silence à la fois embarrassé et admiratif, qui les avait accompagnés au long des derniers kilomètres de leur parcours. Le regard d’Ellula s’était parfois égaré sur les immeubles dont la hauteur l’avait impressionnée, sur les gigantesques colonnes, sur les palais, sur tous ces édifices qui semblaient lancer un défi permanent aux cieux. L’orgueil, sur le continent Nord, se traduisait d’une tout autre façon que sur le continent Sud : l’un s’affichait avec une insolence puérile, presque risible, l’autre se dissimulait sous un vernis d’humilité pernicieux et finalement plus redoutable, plus difficile à extirper.

Les gardes de l’astroport l’avaient contrainte à retirer sa robe et ses sous-vêtements pour enfiler une combinaison ignifuge munie de semelles aimantées. Des bras articulés l’avaient clouée sur son siège, puis, après que les trois cents passagers eurent pris place dans le compartiment, la navette estersat s’était arrachée au sol dans un rugissement assourdissant, avait rejoint L’Estérion en moins de trois heures, s’était engouffrée au ralenti dans une bouche arrondie et s’était posée sur un quai du port intérieur du grand vaisseau. Au bout d’une heure d’attente, les passagers avaient été libérés de leurs sièges et conduits dans une immense pièce où on leur avait ordonné d’enlever leurs combinaisons ignifuges et où on leur avait rendu leurs vêtements. Surpris par la différence de gravité, privés des semelles aimantées, les Kroptes avaient mis un temps à fou à se rhabiller, décollant du plancher à chaque mouvement, se battant avec des pantalons, des robes, des vestes récalcitrants. Les techniciens s’étaient esclaffés au spectacle de ces corps qui s’élevaient subitement de deux ou trois mètres, pivotaient sur eux-mêmes, laissaient échapper la manche de chemise ou le jupon qu’ils venaient d’enfiler et retombaient quelques secondes plus tard à nouveau dévêtus. On avait ensuite dirigé les passagers vers un tubascence, un puits circulaire dont le fond s’était soulevé et les avait déposés, une vingtaine de mètres plus haut, sur une place de forme octogonale d’où partaient les premières coursives et les escaliers.

Embarqués la veille, l’eulan Paxy et les autres eulans avaient procédé d’autorité à la répartition immédiate des appartements et des cabines individuelles disponibles, distribuant les appartements les plus vastes et les plus confortables aux familles prestigieuses, dont celle d’Isban Peskeur, sans tenir compte du fait que des notions telles que le prestige ou la richesse ne revêtaient plus grande signification dans ce genre de circonstances. Les autres, familles pauvres, louagers, célibataires, ventres-secs, s’étaient partagé les logements restants, qui comprenaient une ou deux pièces.

Passés les premiers moments d’abattement et sous l’impulsion des eulans, les Kroptes se regroupaient régulièrement par niveaux, qu’ils avaient rebaptisés « domaines », afin de réciter et de commenter des passages de l’Amvâya, en particulier les épisodes évoquant le premier exode et la traversée héroïque de l’océan bouillant. Les assemblées se tenaient sur les places octogonales où aboutissaient les coursives et les escaliers et qu’on avait transformées en temples. N’ayant aucun regard sur le ciel, ne possédant aucun instrument de mesure, ils se basaient sur la distribution régulière des repas pour compenser l’absence totale de repères chronologiques. Toutes les cinq heures environ, des portes s’ouvraient sur les cloisons des coursives et livraient passage à des chariots automatiques chargés de plateaux. La nourriture n’avait aucun goût, et il leur était difficile, voire impossible, d’identifier ce qu’ils mangeaient.

Contrairement aux navettes estersat, l’Estérion s’était ébranlé en douceur une dizaine de jours après leur embarquement (un jour équivalait désormais à trois repas, soit un intervalle de quinze heures, la nuit débutait après le « dîner » et s’achevait au moment du « premier déjeuner », soit une période de neuf à dix heures). Une légère vibration avait agité le plancher et les cloisons, la structure métallique avait émis un grincement lugubre, une plainte déchirante qui s’était peu à peu atténuée et transformée en un bourdon grave désormais indissociable du silence. Durant les premières heures, la sensation de mouvement, de poussée, les avait cloués sur le plancher métallique, puis ils avaient pu à nouveau se lever et, après quelques pas hésitants, marcher normalement.

Lors de l’assemblée suivante, les eulans avaient déclaré d’un ton solennel qu’aucun retour en arrière n’était désormais envisageable, que l’ordre cosmique détenait les clefs de leur destinée comme il avait détenu celles d’Eulan Kropt et de ses compagnons lorsqu’ils s’étaient élancés sur l’océan bouillant à bord de leurs embarcations de fortune. Ils avaient également insisté sur les vertus ancestrales des Kroptes, la dignité, la non-violence, le respect des lois cosmiques et des textes sacrés. Au domaine 3, Eshan et plusieurs de ses compagnons avaient contesté vertement le discours du jeune eulan de service avant d’être pris à partie par une dizaine de patriarches et chassés de la place octogonale.

Ellula marchait précautionneusement dans la coursive centrale du niveau 3 (elle refusait de donner le nom prétentieux de « domaine » à cet espace cloisonné privé d’air et de lumière). Les attaques de panique avaient cessé depuis trois jours et elle éprouvait le besoin d’explorer les environs immédiats, d’agrandir son champ de vision. Elle ne supportait plus l’ambiance de la chambre, les criailleries des enfants, les bavardages des femmes, les odeurs entremêlées des corps. Habitués à une hygiène rudimentaire et bien qu’il leur suffît de passer la main devant un voyant lumineux pour obtenir à volonté de l’eau chaude, les membres de la famille d’Isban Peskeur n’utilisaient qu’avec parcimonie les quatre douches de la petite salle située au centre de l’appartement. Ellula se lavait quant à elle deux fois par jour, restait de longues minutes sous le jet brûlant, une coquetterie qui lui avait valu les remarques désobligeantes de Rijna et de Kephta. Il n’y avait rien d’autre à faire, ni cuisine à préparer, ni yonak à traire, ni linge à laver, ni ménage à faire, le vaisseau étant équipé d’un système d’aspiration automatique des poussières et des déchets, mais les deux épouses ne rataient aucune occasion de manifester leur autorité, de consolider les fondements d’un règne qui ne reposait plus que sur l’abstraction. Depuis quelques jours, les hommes ressentaient la nécessité de se réunir entre eux sur les places octogonales pour se donner l’impression d’agir, de ne pas subir le lent écoulement du temps. Ils projetaient de réorganiser les domaines, de casser les cloisons qui séparaient les cabines individuelles, de réunir les familles séparées, de rassembler dans un même lieu les ventres-secs, d’explorer les coursives pour tenter de découvrir des pièces vides ou des matériaux avec lesquels ils pourraient agrémenter leur intérieur. Isban Peskeur revenait de ces discussions l’œil vif et le sourire aux lèvres, comme réchauffé par une flamme nouvelle. Les regards brillants dont il couvrait Ellula auguraient d’un réveil imminent de son désir.