Nous avions vu juste – évidemment, devrais-je ajouter – lorsque nous prédisions l’apaisement des anciens détenus. Ils continuent de se chamailler mais ne se battent pratiquement plus, jamais jusqu’à la mort en tout cas. Ils ont dépensé une grande partie de leur agressivité à Dœq et la vie revêt un caractère précieux dans leur nouvel environnement, d’où ma colère à l’encontre de Jij Olvars et de ses complices : tant qu’ils restent entre eux, qu’ils ne disposent pas de point de comparaison, les deks se satisfont du statu quo, ils n’essaient pas de renverser une hiérarchie qui s’est naturellement établie. Ils se livrent parfois à des démonstrations collectives d’amitié et de fraternité qui me surprennent. Je ne pensais pas, et vous non plus, qu’ils recouvreraient leur potentiel empathique aussi vite. Cette observation relance la « controverse des îles » amorcée par Kanji au XVIIIe siècle de l’ère monclale : les êtres humains et dérivés sont-ils tous reliés au même fond océanique (théorie de l’empathie unifiée), sont-ils séparés par des failles (théorie de l’empathie morcelée), dérivent-ils sur des plaques tectoniques (théorie de l’empathie divergente) ? Et se repose la question fondamentale qui sous-tend la controverse, à laquelle nous n’avons pas encore trouvé de réponse : quelle est l’influence de la pensée humaine sur l’évolution de l’univers ? Ce voyage aura en tout cas permis de constater que la pensée abolit l’espace et le temps, qu’elle est donc supérieure à la lumière qui se contente de parcourir l’un et d’infléchir l’autre. En effet, l’émission et la réception des messages télémentaux s’effectuent instantanément. Cette simultanéité ne va pas d’ailleurs sans me perturber : c’est une chose étrange que de converser avec des êtres qui ne se situent pas sur le même plan temporel que vous, qui vieillissent cinq ou six fois plus vite (peut-être pas encore tout à fait, car le voleur de temps ne s’est mis en route que depuis peu). Vous ne me donnez pas l’impression de décliner en accéléré lorsque nous échangeons en mode télémental, mais entre chaque communication vous accusez une demi-année estérienne supplémentaire là où je n’ai pas encore pris un mois. L’inexorable éloignement de nos temps engendre un décalage pernicieux de mes perceptions qui pourrait, si je n’y prends garde, dégénérer en schizophrénie. Je vérifie sans cesse mon vieux dateur, me demande à chaque instant s’il ne s’est pas détraqué, trouble obsessionnel qui semblerait indiquer un glissement vers un état pathologique durable. Les deks ne souffrent pas de cet écartèlement. Ils éprouvent certes de la nostalgie – et je gage que les Kroptes sont logés à la même enseigne – mais ils auraient ressenti les mêmes sentiments s’ils avaient dû émigrer sur un satellite, voire sur le continent Sud. N’ayant plus aucune relation avec leur planète d’origine, ils n’ont pas l’impression d’avoir brisé le continuum temporel, tandis que je me dédouble, un pied avec vous sur Ester, un pied avec eux dans l’Estérion. Je ne me plains pas, j’ai accepté les dangers ubiquistes de cette aventure, mais j’analyse mes réactions avec autant de minutie que possible en espérant qu’elles vous seront d’une utilité quelconque – à vous ou à vos successeurs (nouveau petit vertige du décalage). Au cas où l’humain en moi sombrerait dans la folie, mes anges gardiens prendraient le relais avec la froideur et l’efficacité qui me font défaut. Mais…
[Interruption de la communication pendant une vingtaine de secondes.]
Vous l’aviez prévu ainsi, n’est-ce pas ? Vous avez anticipé mes troubles psychiques, vous avez programmé mes nanotecs afin qu’elles se connectent entre elles au moment opportun, qu’elles engendrent un être indépendant de ma volonté et entièrement soumis à la vôtre. Je suppose que je ne suis pas le seul dans ce cas, que l’Estérion renferme d’autres soldats de votre armée secrète.
Et me voici assailli de doutes, autre conséquence probable de mon dédoublement spatio-temporel. Pour qui ai-je réellement œuvré durant toutes ces années ? Quelle entité, quel pouvoir, quel projet se cachent derrière la façade mentaliste ?
« J’avais raison ! s’exclama Elaïm. Ça ressemblait foutrement à un local technique. La porte d’entrée se trouve sans doute dans une coursive surveillée par les RS. »
Abzalon avait éventré la cloison à l’aide d’une barre de fer qu’il avait ramassée dans une coursive et dont il s’était servi comme d’une masse. Par la brèche, les quatre hommes s’étaient introduits dans une pièce éclairée par une double rangée de veilleuses. Elaïm s’avança prudemment vers les rayonnages, s’immobilisant à chaque pas afin de prévenir l’éventuelle agression d’un RS. Depuis qu’ils s’étaient aventurés hors de leurs quartiers, ils avaient essuyé de nombreux tirs de la part des robots sentinelles, moins volumineux et plus mobiles que ceux du pénitencier. Certains d’entre eux surgissaient du plafond, fondaient sur eux avec une rapidité de rapace et les ajustaient sans leur laisser le temps de réagir. Fort heureusement, leurs rayons n’étaient pas mortels mais paralysants. Touché à trois reprises, Abzalon avait eu à chaque fois besoin de deux jours pour recouvrer ses fonctions motrices, de trois pour sortir de sa torpeur et de quatre pour se débarrasser d’une nausée latente. Il avait très mal supporté cette impotence provisoire, cette sensation de dépendre entièrement de ses compagnons de cabine, cette crainte chevillée au corps qu’un dingue ne profite de son immobilité forcée pour l’étrangler ou l’étouffer avec son oreiller. Il déployait désormais une prudence d’aro sauvage, laissant volontiers l’initiative à d’autres, à Elaïm en particulier, un ancien pilote de navette estersat qui avait été condamné à la perpétuité pour avoir provoqué, sur l’astroport de Vrana, un accident au cours duquel trois cents passagers avaient trouvé la mort. Aussi, lorsqu’il avait défoncé la cloison quelques secondes plus tôt, Abzalon s’était immédiatement jeté en arrière de peur d’être frappé par un rayon.
Le grondement du vaisseau faisait trembler le plancher sous leurs pieds et leur donnait l’impression qu’un monstre avait élu domicile à quelques pas de là. Ils savaient que ce n’était que le rugissement d’un moteur dix mille fois plus puissant que celui d’une navette, mais le bruit était tellement terrifiant que L’Estérion semblait en proie à une colère perpétuelle, comme un dragon des légendes astafériennes que des visiteurs imprudents auraient dérangé dans son sommeil millénaire. Le local n’était pas gardé, ou les RS, équipés de capteurs thermomentaux, analysaient la situation avant d’intervenir, toujours est-il qu’Elaïm put atteindre sans encombre le premier des rayonnages et saisir une combinaison qui se déplia dans un crépitement d’herbe sèche. Des coulées de lumière dévalèrent les plis du tissu gris et brillant.