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« Jolie grenouillère spatiale ! »

Elaïm était un homme de soixante ans aux cheveux blonds qu’il taillait régulièrement avec l’un de ces petits couteaux en plastique qui leur servaient à couper la viande et faisaient pour tout le monde office de rasoirs. Sa haute taille, ses larges épaules, son visage buriné, sa voix grave, ses yeux d’un bleu glacial maintenaient une certaine distance entre ses interlocuteurs et lui. Il savait se montrer intraitable, ou il n’aurait pas survécu à ses six ans de détention dans l’enfer de Dœq, mais ceux qui allaient au-delà des apparences découvraient un homme chaleureux, enjoué, parfois vantard.

« Beaucoup plus légère que les scaphandres des navettes, poursuivit-il. Étanchéité et isothermie parfaites, hublot quadruple épaisseur, verre incassable, intercommunicateur. Exactement ce que nous cherchions ! »

Il déverrouilla les trois attaches extérieures, retourna le haut de la combinaison et désigna un réseau de tubes souples verticaux et horizontaux fixés au tissu.

« L’oxygène est contenu dans la doublure et diffusé par un propagateur intégré. Les rejets carboniques sont aspirés dans ce tuyau (il désignait un tube de couleur rouge) et expulsés par des valves automatiques. Moins d’autonomie, mais une maniabilité incomparable. J’avais entendu parler de cette nouvelle génération de combinaisons : elles devaient remplacer les vieux scaphandres des navettes estersat.

— M’ont pas l’air trop solides ! lança Abzalon.

— Faut pas se fier aux apparences, Ab, rétorqua Elaïm avec un sourire. Ce truc-là est encore moins fragile que ton crâne.

— Allons prévenir les autres », suggéra Lœllo.

Mais Abzalon, Elaïm et le Taiseur ne bougèrent pas. Le Xartien vit à leurs regards qu’ils étaient tous les trois traversés par la même idée et il n’eut besoin que de quelques secondes pour épouser le cours de leurs pensées.

« La consigne… commença-t-il.

— Laisse tomber la consigne, coupa le Taiseur. L’occasion se présente, on doit la saisir. On perdrait trop de temps à rassembler tout le monde, à décider qui fera partie de la première expédition.

— Perdre du temps ? On a cent vingt ans devant nous !

— Il faut battre le fer pendant qu’il est chaud. Personnellement je ne vivrai pas cent vingt ans et je suis très curieux de savoir ce qu’il y a derrière les sas.

— Du vide peut-être… »

Le Taiseur s’avança à son tour dans le local, s’approcha d’Elaïm et examina la combinaison. Il avait dormi pendant trois jours et trois nuits d’affilée après l’embarquement. Sans doute avait-il jugé, en tant qu’ancien mentaliste, qu’il ne jouait plus sa peau à bord de cette prison volante, qu’il ne risquait plus d’être assassiné pendant son sommeil. Les faits lui avaient donné raison : mangeant à leur faim, disposant de cabines luxueuses en comparaison des cellules de Dœq, se prélassant sur leurs couchettes, se lavant quatre ou cinq fois par jour sans pour autant se débarrasser de l’odeur tenace du pénitencier, les détenus s’étaient satisfaits de reprendre des couleurs et du gras. Avant le départ, on les avait douchés avec des produits désinfectants, on leur avait distribué à chacun une chemise et un pantalon de laine grise ainsi qu’une paire de chaussures de toile, et le simple fait de porter du linge propre leur avait procuré un immense bien-être. Tout juste avait-on noté des scènes de jalousie qui n’intéressaient que deux ou trois hommes, des états dépressifs dus à la nostalgie, des prises de bec pour une parole de travers, une couverture déplacée ou un vêtement emprunté. Ils avaient peu à peu perdu la notion du temps et ressenti le besoin de partir à la découverte de leur nouvel environnement.

Bien que le Taiseur se fût remplumé, son cou et ses mains avaient conservé leur finesse extraordinaire et son regard n’avait rien perdu de son acuité.

« Du vide, ça m’étonnerait, reprit-il. Tels que je connais les mentalistes, ils ne nous auraient pas expédiés pour un voyage de plus d’un siècle sans prévoir de quoi assurer notre descendance. »

Il avait prononcé cette dernière phrase à mi-voix et, à cause du grondement du moteur, les trois autres n’étaient pas sûrs d’avoir bien entendu.

« Qu’est-ce que tu veux dire ? s’étonna Elaïm. Qu’il y aurait… des femmes à bord de ce vaisseau ?

— Pas si vite », se défendit le Taiseur, les bras tendus vers l’avant.

Il avait immédiatement remarqué le changement d’expression d’Abzalon chez qui la simple prononciation de ce mot semblait ranimer des pulsions meurtrières.

« La conception envisagée par les mentalistes ne passe pas nécessairement par la fusion d’un spermatozoïde et d’un ovule, ajouta-t-il rapidement. Le système de nettoyage automatique aspire nos cheveux, nos peaux mortes, nos ongles, nos poils de barbe, largement de quoi pratiquer des analyses cellulaires, de fabriquer des clones ou des androïdes à la chaîne. Ils pourraient même se servir de notre merde pour nous donner des petits frères ! Ils pourraient aussi nous prolonger par les nanotecs : il leur suffirait de nous endormir avec un gaz soporifique et d’envoyer des robots pour nous injecter de nouvelles boucles ADN, des molécules réparatrices. Quoi qu’il en soit, je vais enfiler immédiatement cette petite merveille technologique et voir ce que ce putain de vaisseau a dans le ventre.

— Les autres vont se demander où nous sommes passés », insista Lœllo.

Le Taiseur saisit une combinaison sur le rayonnage, la déplia, constata qu’elle était trop grande pour lui, la tendit à Abzalon et en choisit une autre.

« Qu’ils continuent de chercher. Ils découvriront peut-être des trucs qui nous intéressent.

— Je suis d’accord, dit Elaïm. Allons au moins jeter un coup d’œil de l’autre côté des sas. Ensuite nous aviserons.

— Personne ne sera prévenu s’il nous arrive quelque chose, objecta Lœllo.

— Juste, admit le Taiseur. Puisque tu es si soucieux de légalité, tu n’auras qu’à nous attendre devant les portes des sas. Si nous ne sommes pas revenus avant le troisième repas, donne l’alerte aux autres.

— Qu’est-ce que t’en penses, Ab ? »

Abzalon s’éventait avec un pan de sa chemise ouverte. Les crevasses sur son torse semblaient s’être approfondies maintenant qu’elles étaient nettoyées de leur crasse. Pas facile de toucher le cœur sous une écorce aussi dure, aussi blessante. Seul Lœllo y était parvenu, personne, pas même le principal intéressé, ne savait pourquoi.

« J’vais avec eux, répondit Abzalon. Mieux vaut que tu restes en arrière. On sait pas ce qui nous attend de l’autre côté.

— Attendez avant d’enfiler vos grenouillères, dit Elaïm. Pas la peine de gaspiller l’oxygène… »

Lœllo les accompagna jusqu’aux portes des sas, d’énormes panneaux ronds fermés par une serrure complexe mais entièrement mécanique, qui ne requérait donc pas d’empreinte cellulaire ou d’autre forme d’identification. Ils durent, avant d’arriver jusque-là, retourner sur leurs pas et franchir une section du labyrinthe. Chaque sortie des quartiers des deks donnait sur cet inextricable enchevêtrement de coursives, d’escaliers, de portes et de puits.

« Une marotte de mentalistes, avait soupiré le Taiseur en découvrant le dédale et en s’y perdant (il avait fallu plus de quatre heures à dix hommes pour le retrouver). Ils nous prennent pour des rondats de laboratoire ! »