Il surnommait l’ensemble la « triple perte », perte de temps, perte d’énergie, perte d’espace. Lœllo et Abzalon avaient été les premiers à découvrir les portes des sas. Ils avaient balisé le parcours en gravant les signes convenus sur les cloisons à l’aide d’un fragment pointu récupéré dans les débris d’un plateau-repas qu’un dek en proie à une crise de nerfs avait fracassé sur une couchette. Les cercles indiquaient les bons passages, les triangles désignaient les coursives et les escaliers qui ne donnaient sur nulle part – les plus nombreux –, les traits signalaient la présence probable de RS. On avait tracé ainsi plusieurs chemins dans cette jungle métallique et par endroits plongée dans une obscurité totale. Les uns conduisaient à la paroi intérieure du fuselage, des feuilles concaves, noires, assemblées entre elles par d’énormes rivets et recouvertes d’une épaisse couche d’une matière molle, transparente, isolante, qu’Elaïm appelait la « spruine ».
« Doit encore y avoir sept ou huit sandwiches de métal et de spruine jusqu’au fuselage, avait précisé l’ancien pilote. Séparés les uns des autres par des couches de vide. Je suppose que le vaisseau est équipé de détecteurs et de destructeurs de météorites, mais, si d’aventure l’une de ces saloperies parvenait à leur échapper, elle ne réussirait pas à franchir le bouclier magnétic. Du moins espérons-le, parce que sinon… »
Les autres chemins menaient soit aux pièces condamnées que les deks avaient décidé de visiter de manière systématique, soit à des tubascences dont ils n’avaient pas encore réussi à enclencher les mécanismes, soit encore à d’immenses salles parsemées de reliefs alvéolaires. Un Vranasi du nom de Torzill, un ancien architecte cloué sur sa couchette par une attaque de paralysie, s’était chargé de reconstituer le schéma de L’Estérion à partir des descriptions des détenus et de ses propres estimations. Son croquis, exécuté sur un drap tendu avec des pointes de fourchette trempées dans un liquide noir de sa composition, représentait un cercle approximatif avec, au centre, un carré constitué de vingt traits qui matérialisaient les quartiers. Des lignes sinueuses partaient des différents niveaux, figurant les chemins du labyrinthe, rejoignant la circonférence du cercle ou d’autres formes géométriques qui symbolisaient les salles aux alvéoles, les locaux condamnés ou les tubascences. Selon son échelle, le diamètre du cercle mesurait environ huit cents mètres, les côtés du carré deux cents mètres, et le dédale, par simple soustraction, six cents mètres de profondeur.
« Se sont pas foutus de notre gueule ! s’était exclamé Elaïm. Un engin de près d’un kilomètre de diamètre pour cinq mille passagers. Quand je pense qu’on en fourrait trois ou quatre cents dans des navettes de trente mètres de long ! »
La hauteur de l’ensemble était estimée à deux cents mètres, sûrement plus, selon Torzill : il fallait bien mettre quelque part les moteurs, les caissons à huile, les générateurs d’oxygène, les filtres carboniques, les émulseurs et les épurateurs d’eau, les salles de congélation, les stocks de nourriture, les réserves de matériel, les chariots, les fours automatiques, les aspirateurs, les ventilateurs, les tuyaux d’évacuation, les rails, les tuyères, les locaux de maintenance, la salle de pilotage et bien d’autres choses encore.
« Pas étonnant qu’ils l’aient construit dans le ciel de Vox. Il lui aurait fallu une puissance phénoménale pour s’arracher à la pesanteur d’une planète. »
Les quatre hommes n’eurent qu’une centaine de mètres à parcourir pour déboucher devant les portes circulaires des sas qui, sur le croquis de Torzill, se situaient en haut du cercle, à l’extrémité d’un chemin tournant plusieurs fois autour du carré central avant de traverser le labyrinthe. D’après Elaïm, elles donnaient sur les salles des machines et, au-delà, peut-être sur une autre partie du vaisseau. Il avait testé des prototypes estersat dont les moteurs étaient ainsi placés au centre de la coque afin de faciliter les décollages et les manœuvres dans l’espace. La compagnie Invostex & Cie, qui, depuis la défaite des satellites, exerçait le monopole absolu des voyages entre Ester et le Voxion, n’avait jamais encore utilisé ce type d’engin en configuration commerciale, mais elle avait procédé à de nombreux essais dans un cirque de Xion, auxquels Elaïm, en tant que pilote confirmé, avait participé.
Aucun hublot ne se découpait sur les portes, séparées les unes des autres par un intervalle de quinze mètres. Les faisceaux croisés de projecteurs révélaient les niches qui renfermaient le clavier et les divers instruments de commande des serrures. Le gris omniprésent, uniforme, était ce qu’Abzalon détestait le plus dans sa nouvelle existence. Les couleurs d’Ester, de Vrana en particulier, lui manquaient, le bleu du ciel, les ors de l’A, le noir des montagnes, le blanc des murs, le bleu ou le mauve des toits, le vert des arbres, l’ocre du bitume, l’indigo de la nuit, l’argent de Vox et de Xion, l’orangé des autowags aériens… Il avait l’impression de perdre peu à peu sa mémoire visuelle. Il essayait de l’entretenir en observant les yeux, les cheveux, les taches lie-de-vin, les pigmentations des autres deks, mais il lui semblait que tous se fondaient peu à peu dans un univers incolore, se recouvraient d’un vernis de neutralité. Il traversait des périodes de mélancolie de plus en plus longues pendant lesquelles il se retirait dans un coin sombre du labyrinthe et s’abandonnait à sa tristesse. La structure neutre, froide, de L’Estérion ne prédisposait à aucune relation intime, sensuelle, maternelle, comme avaient su tisser le foisonnement généreux de Vrana et le bubon architectural de Dœq.
« Par laquelle des trois on commence ? demanda le Taiseur.
— Comme on ne sait pas sur quoi elles donnent, il n’y a qu’à essayer la première, répondit Elaïm.
— On ne risque rien à l’ouvrir ?
— Je suppose qu’elle débouche sur un sas de transition, puis sur d’autres sas intermédiaires.
— Et si on reste coincés de l’autre côté ? »
Elaïm haussa les épaules.
« Toute aventure comporte sa part de risque, mais en général une porte s’ouvre dans les deux sens. »
L’ancien pilote leur montra comment enfiler les combinaisons, comment les fermer de manière à assurer une étanchéité parfaite, comment placer les oreillettes de l’intercom dans les conduits auditifs. Il leur désigna le micro, une petite pastille noire sertie sous le hublot qui, comme le diffuseur d’oxygène, serait automatiquement connectée dès qu’ils auraient verrouillé la dernière attache extérieure.
« Crier ne servirait qu’à gaspiller de l’oxygène. Un simple murmure suffira : l’intercom amplifie le son.
— Par quoi est-ce qu’il est alimenté ? s’enquit le Taiseur.
— Minipile à fusion insérée dans la doublure. C’est elle qui assure également la diffusion régulière de l’oxygène et l’expulsion du gaz carbonique. Elle a une énergie pratiquement inépuisable. Si quelqu’un en a marre d’être connecté aux autres, il lui suffit d’appuyer sur le micro de la pointe de la langue pour désactiver l’intercom. Idem s’il veut ensuite se reconnecter. Mais je vous conseille de vous abstenir de ce petit jeu.
— Quand pourrons-nous quitter nos grenouillères ?
— Je vous le dirai. »
Ils enfilèrent leur combinaison par-dessus leur chemise et leur pantalon.
« Fais attention, grand », dit Lœllo à Abzalon.
À peine eut-il prononcé ces paroles que son antenne détecta une présence. Il poussa une exclamation de surprise : il n’avait pas ressenti ce genre de sensation depuis son embarquement et il en avait conclu que son don l’avait abandonné. La perception n’était pas assez nette pour lui permettre de savoir s’il y avait un ou plusieurs hommes, quelles étaient leurs intentions, mais il ne faisait aucun doute qu’ils se tenaient quelque part de l’autre côté de la porte du sas.