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« Pourquoi t’as crié ? demanda Abzalon, suspendant ses gestes.

— Y a du monde par là, répondit le Xartien.

— Combien ?

— C’est pas clair, juste une impression.

— Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? » s’impatienta Elaïm.

Abzalon lui lança un regard mauvais.

« Lœllo est capable de voir à distance, lâcha-t-il d’un ton irrité.

— Foutaises de bonnes femmes ! répliqua l’ancien pilote. Moi je ne crois que ce que je vois. »

S’apercevant qu’Abzalon ne supportait pas qu’on doutât des facultés de son protégé, le Taiseur jugea opportun d’intervenir avant que la discussion ne s’envenime.

« Lœllo est un fumé comme moi et, sur les bords du bouillant, ce type de manifestation métapsychique est courant. Les frères omniques affirment que c’est un don de l’Omni, les autres religions mettent ça sur le compte de la sorcellerie, les mentalistes parlent de perceptions décalées, les scientifiques étudient le rapport entre les pouvoirs et les vapeurs perpétuelles du bouillant. Quoi qu’il en soit, pas la peine de s’énerver : nous aurons bientôt l’occasion de vérifier les dires de Lœllo. »

La porte du deuxième sas leur résista un long moment. Elaïm rencontrait les pires difficultés à saisir les touches du minuscule clavier fixé sur un socle. La complexité des mécanismes d’ouverture s’associa à sa maladresse pour bloquer les trois hommes pendant plus d’une demi-heure dans un réduit inondé d’une lumière blessante. À sa décharge, la double épaisseur de tissu qui lui emprisonnait les doigts ne favorisait guère la précision. Le Taiseur l’observait avec attention et s’appliquait à mémoriser chacun de ses gestes. Abzalon n’entendait pratiquement plus le bruit du moteur mais il avait l’impression que le souffle saccadé et les imprécations de l’ancien pilote s’élevaient à l’intérieur de sa propre tête, et ces murmures intempestifs accentuaient sa nervosité à un point tel qu’il faillit à plusieurs reprises tirer la langue pour désactiver le micro. Il étouffait à l’intérieur de sa combinaison, suffoquait, transpirait, se demandait si son propagateur d’oxygène n’était pas défaillant, essuyait de violentes attaques de panique, fermait les yeux, serrait les mâchoires, ramenait un peu de calme dans sa respiration et dans ses idées. Impossible de soulager les démangeaisons qui lui tiraillaient les aisselles et les aines. L’étroitesse du verre transparent réduisait son champ de vision. Une petite soufflerie se déclenchait de temps à autre au-dessus de son front et chassait la buée qui se formait sur son hublot. L’ouïe torturée par l’amplificateur de l’intercom, la vue rétrécie par le hublot, il n’avait pas la possibilité de se reposer sur ses autres sens : il ne humait que sa propre odeur et celle, plus lourde, du matériau de la combinaison, il ne goûtait que sa propre salive et la saveur légèrement acide de l’oxygène, les gants retiraient à ses doigts toute sensation tactile.

«… chierie de clavier… auraient prévoir plus grand… marmonna Elaïm.

— Ferme-la ! » Bien que déformée par l’intercom, Abzalon reconnut la voix acérée du Taiseur. « C’est pourtant toi qui nous recommandais d’économiser l’oxygène… »

L’ancien pilote se retourna avec vivacité. Abzalon entrevit les éclats furieux de ses yeux au travers du verre embué.

« T’as raison, reconnut Elaïm après cinq secondes de colère silencieuse. Cette saloperie de clavier me rend dingue.

— Eh bien, calme-toi et essaie de trouver la solution. Si tu n’y arrives pas, nous rebrousserons chemin. »

Abzalon n’était pas certain que, dans les circonstances, Elaïm fût encore capable de déverrouiller la porte qu’ils venaient de franchir. Peut-être auraient-ils pu respirer sans assistance dans ce sas de transition, mais ils n’avaient aucune certitude à ce sujet, ils ne distinguaient aucune bouche, aucun orifice, aucune arrivée d’oxygène sur les parois ou sur les portes. Les deux rampes lumineuses encastrées dans le plafond et les deux claviers de commande posés sur leurs socles étaient les seuls éléments qui brisaient l’uniformité lisse du métal.

« Je crois que ça y est », murmura Elaïm.

La porte coulissa lentement à l’intérieur de la paroi.

Ils franchirent ainsi trois sas successifs soumis à des vibrations de plus en plus fortes.

« On approche de la salle des machines… »

Lorsque Elaïm eut déverrouillé la cinquième porte, une fumée opaque et blanche s’engouffra dans la petite pièce. Abzalon eut un moment d’affolement, se recula, heurta de plein fouet le socle du clavier opposé, perdit l’équilibre, rebondit sur une cloison avant de s’affaler de tout son poids sur le plancher.

« Ab, qu’est-ce qui se passe, bordel ? »

La voix du Taiseur suffit à lui faire prendre conscience de la stupidité de son attitude.

« Me suis cogné contre ce putain de socle, me suis cassé la gueule.

— Tant que tu es protégé par la grenouillère, cette fumée ne peut ni t’asphyxier ni te cramer, ajouta le Taiseur.

— J’ai été surpris », concéda Abzalon, mortifié d’avoir été percé à jour par l’ancien mentaliste.

Il se releva et tenta de localiser les deux autres dans la fumée de plus en plus dense. Entre les gouttes d’eau qui ruisselaient sur son hublot, il devina plutôt qu’il ne discerna leurs silhouettes légèrement plus sombres entre les volutes qui se ruaient comme des serpents furieux dans le sas.

« Normal, Ab, reprit le Taiseur. Un moment ou un autre, on perd les pédales dans ce tombeau volant.

— Tu dis ça pour moi ? grommela Elaïm.

— Pour nous trois. Et maintenant ?

— On va certainement passer au-dessus ou à côté de la cuve de refroidissement du réacteur nucléaire. On continue en se tenant très près l’un de l’autre, à se toucher s’il le faut. »

Ils percevaient à nouveau le grondement du moteur, assourdi par le matériau isophonique de la combinaison. Ils attendirent que la fumée se dissipe légèrement avant de franchir le seuil de la porte, Elaïm en tête, Abzalon en deuxième position, le Taiseur fermant la marche. Ils s’avancèrent avec prudence sur une passerelle qui surplombait une immense cuve environnée de vapeur et dont, à la faveur de soudaines éclaircies, ils entrevoyaient la surface bouillonnante.

« L’océan bouillant, à côté, c’est de la tiédasse, murmura le Taiseur. Je suppose que toute cette flotte finit par s’évaporer…

— Elle est récupérée par des capteurs atmosphériques, reconvertie en eau, redistribuée dans les cuves. Des émulseurs PLO se chargent de pallier la déperdition. Je reconnais la patte de l’Invostex dans la conception et la réalisation de ce vaisseau. Nous nous baladons au-dessus d’une cuve annexe destinée à refroidir l’eau de la cuve principale.

— La chaleur du réacteur ne fait pas fondre le métal ?

— La structure entière de ce vaisseau est en milénarium, un alliage qui résiste aux températures extrêmes. Les gisements de ses deux principaux composants, le stafer et l’arium, se trouvent sur le Voxion.

— D’où la guerre d’indépendance : les compagnies minières souhaitaient récupérer pour elles la plus grosse part du gâteau… Le stafer, ça a un rapport avec l’Astafer ? »

Pendant quelques instants, Abzalon oublia sa peur et prêta l’oreille. Il lui paraissait inconcevable que l’Astafer, une religion de légendes, de dragons, de serpents, d’oiseaux, de magiciens, de sorcières, de demi-dieux et de monstres eût un lien quelconque avec un métal. Néanmoins, il devait reconnaître que cet endroit évoquait l’antre d’un dragon, ou encore le chaudron de Balamprad, le géant qui vivait au milieu du bouillant et jetait les navigateurs imprudents dans une cuvette naturelle qui lui servait de marmite.