« Le prospecteur qui découvrit le premier gisement était astaférien. »
La fumée se dispersait au fur et à mesure qu’ils progressaient sur la passerelle. Des faisceaux étincelants jaillissaient d’invisibles projecteurs et cinglaient la surface de l’eau dont les frémissements, se reflétant sur les parois métalliques, composaient des figures oniriques et changeantes. L’extrémité de la passerelle se perdait dans les spirales de brume que les éclats de lumière métamorphosaient en créatures fantomatiques, en « danseurs qui transportent les rêves ».
« Je ne comprends pas en revanche comment ils ont résolu le problème de la gravité, marmonna Elaïm comme s’il s’adressait à lui-même. Dans les navettes estersat, on n’avait pas d’autre solution que de porter ces foutues semelles aimantées. »
Abzalon éprouvait de temps à autre le besoin de s’appuyer sur la barre supérieure du parapet. Il ne souffrait pas habituellement de vertige, mais la présence de toute cette eau déclenchait en lui un malaise qui perturbait son équilibre. Il ne se sentait en sécurité qu’au milieu du solide, du sec, du chaud. Le liquide, l’humide lui inspiraient une répulsion viscérale. Il lui était arrivé, lorsque la pression des waks se faisait un peu trop insistante, de changer d’air, de se réfugier dans une ville du littoral bouillant. De ces excursions, il gardait le souvenir d’une moiteur nauséeuse. Il s’était hâté de rentrer à Vrana pour libérer l’insoutenable tension engendrée par la proximité de l’océan, car jamais il n’aurait envisagé d’immoler une femme ailleurs que dans le cadre familier de la capitale du Nord, le seul temple qu’il eût jugé digne de ses sacrifices. Il repensait souvent au contact avec le Qval dans les galeries souterraines de Dœq. Il regrettait à présent que cette rencontre n’eût pas duré plus longtemps. Leur brève relation avait modifié quelque chose en lui, lui avait donné envie de comprendre les raisons secrètes de son comportement, pourquoi il perdait la boule en certaines circonstances, pourquoi il avait de l’amitié pour Lœllo, pourquoi il était devenu la bête sauvage qui avait semé la terreur pendant une trentaine d’années sur le territoire de Vrana… S’il était resté à Dœq, il serait retourné dans les tunnels, il serait allé au-devant du Qval. Et maintenant il errait dans l’espace, aussi ignorant de lui-même qu’au jour de sa naissance, il ne savait pas ce qu’il cherchait dans les entrailles métalliques de ce géant de métal et d’eau. Un autre Qval sans doute, un être assez généreux pour l’accepter, pour le toucher, pour le réconcilier avec lui-même. Il crut apercevoir un mouvement à l’intérieur de la cuve, une masse sombre qui se déplaçait avec la grâce et la vivacité d’un poisson. Et si c’était la présence qu’avait perçue Lœllo ?… Il aurait voulu s’immobiliser, concentrer son regard sur la surface frémissante de l’eau, mais il se dit que les deux autres le prendraient pour un demeuré et il préféra se persuader qu’il avait été victime d’une illusion d’optique.
« Un simple passage, dit Elaïm lorsqu’ils atteignirent l’extrémité de la passerelle. La salle du réacteur est probablement séparée du reste du vaisseau par une épaisse couche de milénarium. Et seulement accessible aux techniciens.
— Alors c’est eux qu’a détectés Lœllo, avança Abzalon.
— Eh, pas la peine de gueuler si fort ! protesta le Taiseur.
— Faites chier avec ces conneries de fumé ! grogna Elaïm.
Les techniciens ne sont pas nécessairement humains. Ça va du simple robot à l’androïde dernier cri.
— Et les mutants-tecs ?
— Pas assez fiables. »
Ils arrivèrent devant une nouvelle porte ronde. Leurs hublots se couvraient de gouttes d’eau qui avaient le mérite, en s’écoulant, de tracer des sillages transparents au milieu de la buée. De ce côté, ils ne trouvèrent pas de clavier ni de système complexe d’ouverture, seulement une roue placée sur le milieu de la porte et qu’ils durent actionner manuellement.
« Des composants magnétic n’auraient pas tenu deux jours dans une telle étuve », précisa l’ancien pilote entre deux ahanements.
Abzalon vint lui prêter main forte. Après que la roue eut entièrement pivoté sur son axe, les énormes pênes coulissèrent hors des gâches, le panneau s’entrouvrit et ils n’eurent plus qu’à le tirer légèrement pour pénétrer dans le sas.
« Je pense qu’on peut retirer les grenouillères… »
Abzalon ne se le fit pas dire deux fois, impatient d’évoluer à l’air libre, si tant est qu’on pût appeler air libre l’atmosphère confinée d’un vaisseau. Il débloqua les trois attaches extérieures, les joints d’étanchéité s’écartèrent d’eux-mêmes, le diffuseur d’oxygène se désactiva automatiquement. Il souleva d’abord la têtière, retira les oreillettes, prit une profonde inspiration, savoura les effleurements de l’air frais sur son visage. Le grondement du moteur lui apparut comme le bruit le plus délicieux qu’il eût jamais entendu. Il entreprit enfin de se débarrasser de la combinaison en veillant à ne pas accrocher un tuyau souple. Sa chemise et son pantalon trempés de sueur lui collaient à la peau. Contrairement à ses deux compagnons, le Taiseur ne présentait aucune auréole ni aucune autre trace de transpiration ; le métabolisme d’un fumé avait ses avantages.
Au sortir du quatrième sas, ils avaient débouché sur une large coursive éclairée par des appliques semi-sphériques.
« Qu’est-ce qu’on fait des grenouillères ? demanda le Taiseur.
— On les roule en boule et on les laisse là, répondit Elaïm.
— Et si on nous les pique ?
— On ne peut pas les emmener avec nous, elles nous encombreraient. »
Ils se rendirent aux arguments de l’ancien pilote, plièrent les combinaisons et les posèrent devant la porte du sas. Puis ils remontèrent la coursive et arrivèrent sur une place octogonale où se découpaient huit bouches aux cintres arrondis. Le décor ne changeait pas – métal gris, lisse, rampes lumineuses – mais les lieux étaient agencés de façon différente, les plafonds étaient plus hauts, les passages, les escaliers et les places plus larges. Ils hésitèrent pendant quelques instants sur la direction à suivre. Ils rejetèrent catégoriquement l’idée de se séparer, comme le suggéra sans conviction le Taiseur, et décidèrent de s’engager dans la coursive qui se trouvait dans l’exact prolongement de celle qu’ils venaient de parcourir. Abzalon regretta de ne pas avoir emporté avec lui la barre de fer. Il avait plutôt l’habitude de régler ses affaires à coups de tête ou de poing mais, après avoir traversé une cuve qui prenait la dimension d’un océan dans cet univers clos, ils s’aventuraient sur un rivage mystérieux, ignoraient à quel genre d’hommes ou de créatures dérivées ils allaient être confrontés. Pour en avoir souvent bénéficié, Abzalon ne concevait aucun doute sur les perceptions de Lœllo et recouvrait instantanément les réflexes qui l’avaient conditionné pendant des années dans la fosse de Dœq. Des grincements, des claquements brisaient le ronronnement monocorde du moteur.
Ils parcoururent la coursive en silence, veillant à faire le moins de bruit possible, redoutant l’intrusion d’un RS. Ils ne pourraient compter sur personne pour les ramener dans leurs quartiers si un rayon paralysant les touchait. Aucun d’eux ne l’aurait avoué, mais ils pensaient à cet instant que Lœllo avait eu raison, qu’il aurait mieux valu prévenir l’ensemble des deks et mettre sur pied une expédition structurée. Ils s’étaient coupés de leur base et, même alertés par le Xartien, les autres n’auraient pas la possibilité d’intervenir. Elaïm était le seul ancien pilote des cinq mille deks, le seul qui eût une connaissance étendue des engins interplanétaires. Le Taiseur s’estimait capable d’ouvrir les portes des sas, mais là s’arrêtait sa compétence.