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« J’aurais dû montrer à Lœllo comment… » chuchota Elaïm.

Le Taiseur lui décocha un coup de coude dans les côtes pour l’inciter à se taire. Elaïm ouvrit la bouche pour protester mais, d’un signe de tête, l’ex-mentaliste désigna la silhouette sombre qui se tenait dans la coursive une vingtaine de mètres plus loin. Vêtu d’une robe noire, la tête rasée, l’homme leur tournait le dos, appuyé sur la cloison de droite, comme perdu dans ses pensées.

Les trois deks s’immobilisèrent, se consultèrent du regard. Communiquant par signes, ils décidèrent de poursuivre leur approche silencieuse puis, au cas où l’homme s’apercevrait de leur présence, de foncer sur lui pour le neutraliser. Ce plan pourtant sommaire ne se déroula pas comme prévu, non qu’ils commirent une erreur ou s’écartèrent de leur idée, mais à aucun moment leur cible ne bougea, même lorsqu’ils furent à moins de cinq mètres d’elle.

Arrivés à sa hauteur, ils se rendirent compte que l’homme était mort. Ce n’était pas vraiment un homme d’ailleurs, mais un adolescent de quinze ou seize ans dont les yeux grands ouverts contemplaient le néant pour l’éternité. Il ne portait aucune trace de blessure, de strangulation ou de coup. Ses traits juvéniles avaient conservé une expression à la fois stupéfaite et terrifiée. Il était resté debout, légèrement penché, l’épaule et la tempe collées sur la cloison, comme si la mort l’avait surpris dans cette position et ne lui avait pas laissé le temps de s’affaisser. Seule la couleur crayeuse de son visage et de ses mains indiquait que le sang avait cessé de couler dans son corps en apparence intact. Sa robe de laine noire et grossière le désignait comme un membre de l’Église monclale.

« Bordel de dieu ! lâcha Elaïm entre ses lèvres serrées. On dirait une statue de cire.

— Il n’est pas mort depuis longtemps, dit le Taiseur. Il n’a pas encore commencé à se décomposer. On dirait qu’il s’est raidi d’un seul coup, comme si on lui avait injecté un gaz liquéfié. »

Il toucha le front du cadavre du dos de la main.

« Je me demande ce que l’Église monclale peut bien foutre dans L’Estérion, marmonna-t-il.

— L’Église ?

— Quand tu vois un moncle tu vois l’Église, et quand tu vois l’Église c’est déjà trop tard, dit un proverbe omnique. Ça veut dire que si nous rencontrons un apprenti moncle, même à l’état de cadavre, il y en a d’autres dans le coin. »

Comme tous les Astafériens et bien qu’il ne fût affilié à aucun culte, Abzalon ne portait pas l’Église monclale dans son cœur. Enfant, il avait vu une légion du Moncle s’introduire à l’intérieur de l’orphelinat et égorger sous ses yeux les ancils chargés de la pédagogie et de l’intendance. Il n’avait que de vagues réminiscences de cette scène mais il se souvenait que les assassins avaient dansé autour des cadavres en invoquant le nom de l’Un. Les enfants qui avaient tenté de s’enfuir avaient subi le même sort que leurs professeurs. Abzalon avait eu le réflexe de s’engouffrer sous une cage d’escalier. Le sang d’un cadavre égorgé sur la première marche s’était répandu sur le carrelage, lui avait léché les pieds, les jambes, avait imprégné ses vêtements. Il était resté d’interminables minutes aux prises avec une horreur muette, puis, lorsque les ululements des sirènes des waks avaient dispersé les meurtriers, il était resté tétanisé, englué dans le sang coagulé, et il avait fallu qu’un adulte – un wak ou un ancil, il ne se rappelait pas la couleur de l’uniforme – vînt le sortir de sa cachette. Il n’avait jamais tué de moncle, mais contempler le cadavre d’un « robe-noire », ainsi que les surnommaient les adeptes des autres religions, lui procurait le sentiment d’être en partie vengé.

« Bizarre que les mentalistes aient mêlé les moncles à leur programme, dit le Taiseur. Ils se livrent une guerre sans merci dans les allées des palais de Vrana.

— De toute façon, personne ne sait exactement ce qu’il fout dans ce putain de vaisseau ! maugréa Elaïm.

— Les robes-noires sont agressifs et armés. On ferait mieux de repasser de l’autre côté et de revenir en force.

— C’est aussi mon avis, acquiesça l’ancien pilote. Ab ?

— Ça me va, dit Abzalon. Mais t’avise plus de douter de l’antenne de Lœllo. »

Ils rebroussèrent chemin, traversèrent la coursive dans l’autre sens, débouchèrent quelques secondes plus tard sur la place octogonale. Là, drapés dans leurs robes noires, les attendaient une dizaine de moncles. Leurs visages impassibles, leur immobilité de marbre auraient pu donner à penser qu’ils étaient morts eux aussi, mais le plus âgé d’entre eux braquait sur les trois deks un foudroyeur dont la bouche ronde pouvait vomir à tout moment son onde mortelle.

CHAPITRE VIII

LILL

Essayons donc de reconstituer l’histoire d’Ester puisqu’il nous reste peu de temps pour échafauder des hypothèses, pour les abandonner si elles s’avèrent décevantes, ou peu élégantes, ce qui revient au même, pour les entretenir, voire les embellir, si elles vont dans le bon sens. Ma démarche ne sera pas historique à proprement parler, car je n’ai pas accès à la bibliothèque du grand temple du Moncle de Vrana ni aux innombrables témoignages qu’elle renferme, elle tiendra à la fois du travail de mémoire, de l’exercice spéculatif et du décryptage symbolique. Mais, la vérité n’ayant pas de centre (plus je me rapproche de la fin et plus j’apprécie cet aphorisme « haudebranesque »), mon œuvre vaudra bien celle d’historiens respectant les canons traditionnels de cette science – qui n’en est pas une finalement, car reposant entièrement sur les fragiles perceptions humaines. Et puis une aide précieuse m’a été accordée que je n’escomptais pas et qui vaut cent, mille, cent mille fois les travaux des spécialistes. La chance sourit aux audacieux, dit-on. Je pense, cher lecteur imaginaire, que si tu occupes la place juste dans le moment juste quelque chose se structurera autour de toi qui te guidera, qui te portera. Les uns appellent cela l’ordre cosmique, d’autres le nomment l’Un, d’autres encore le baptisent Omni, intelligence créatrice, dieu, dragon, fée ou héros, mais qu’importent les vêtements dont on le pare ? Il suffit de savoir que l’univers, comme un tissu dans les mains d’un couturier, se plie aux aspirations secrètes de ceux qui l’habitent.

Nous intitulerons sobrement ce premier chapitre « La genèse d’Ester ».

Au début étaient les Qvals. Depuis la nuit des temps, ils vivaient sur Ester, qui portait alors un autre nom. Les Qvals n’étaient pas régis par un système reposant sur les notions de terre, de tribu, de patrie, de possession, de domination, ils se contentaient d’être les gardiens silencieux de leur monde, en particulier de l’océan Osqval dont ils régulaient les débordements en creusant des galeries souterraines et des puits bouillants. Les Qvals avaient-ils engendré une civilisation de progrès telle que nous la concevons, avec de gigantesques cités, des monuments, des transports aériens, maritimes et terrestres, des chantiers, des mines, des industries, une technologie avancée, un système politique élaboré, des religions complexes et tout ce que nous-mêmes rattachons aux mots civilisation et progrès ? Certes non : ils n’avaient pas pour ambition de transformer la matière, ils en connaissaient les mécanismes les plus intimes et ils accomplissaient leur devoir au sens sacré du terme, qui était de veiller à l’équilibre de leur monde. Et leur planète était la note juste dans la symphonie cosmique, un havre de paix, de douceur et de beauté.