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L’envolter survolait à présent une plaine brunie par les champs de fizlo. Des maisons basses aux pierres noires et des silos en bois supplantaient ici les résidences secondaires. Les compagnies agroalimentaires avaient installé dans les anciennes fermes kroptes des techniciens chargés de tirer le meilleur parti des terres fertiles du continent Sud. On avait au préalable organisé de gigantesques chasses où de riches Vranasi, installés à bord de véhicules blindés, avaient été conviés à abattre des millions de yonaks. Les carcasses avaient été débitées sur place, chargées dans des autowags frigorifiques et expédiées sur le continent Nord. Cet afflux de viande de première qualité avait excité toutes les convoitises et engendré une spéculation forcenée. Des cartels de trafiquants avaient tenté de contourner les circuits de distribution des grossistes, qui avaient levé des milices armées et organisé une riposte sanglante. La guerre du yonak avait duré plus de deux ans, fait plus de dix mille morts et soulevé des émeutes meurtrières dans diverses grandes villes du Nord.

« Combien de temps leur faudra-t-il pour épuiser les ressources du Sud ? soupira Mald Agauer. Cinquante ans ?

— Je pencherais plutôt pour vingt, répondit Lill. Le recours aux engrais chimiques engendrera d’abord une surproduction, puis les terres perdront leur fertilité, les compagnies minières obtiendront des concessions et le Sud subira le même déclin écologique que le Nord. Le problème est que le nouveau prémiaire n’a pas assez de…

— Couilles ? »

Lill acquiesça d’un clignement de paupières.

« Pour s’opposer aux divers groupes de pression à l’œuvre dans les couloirs des bâtiments administratifs de Vrana », continua-t-elle en revenant au mode télémental.

Bien que la minuscule cabine fût en principe insonorisée, le bruit du moteur l’obligeait à forcer sa voix. L’ombre de l’envolter se faufilait entre les arbustes aux feuillages jaunâtres et les rochers noirs dont les échines déchiquetées semblaient avoir subi un bombardement foudroyant.

« Vous vous demandez sans doute pourquoi j’ai organisé cette petite escapade au péripôle », reprit Mald Agauer.

Elle continuait d’employer le mode oral simple. Un réflexe conditionné : elle avait toujours vécu dans la crainte de l’interception de ses conversations télémentales. Les capteurs indiscrets n’étaient pas nécessairement manipulés par les adversaires traditionnels des mentalistes, mais également et surtout par les six autres membres de l’Hepta qui consacraient une bonne partie de leur temps à surveiller les faits et gestes de leurs pairs.

« Je suppose que nous allons rendre une visite à la dernière peuplade kropte.

Lill persistait à trouver stupide de s’égosiller alors qu’on disposait d’un outil de communication à la fois plus performant et plus reposant.

— On n’a pas pu vous en informer car je n’ai fait part de cette décision à personne, s’étonna Mald Agauer avec une moue à la fois admirative et agacée.

— Simple déduction : c’est le seul sujet qui puisse représenter un quelconque intérêt dans ce coin paumé d’Ester.

— Vous connaissiez l’existence des rescapés du génocide kropte ?

— Je sais même que l’Hepta est intervenu auprès du gouvernement estérien afin d’obtenir leur grâce. Vous n’avez pas agi par souci humanitaire mais pour disposer de sujets d’observation et compléter vos banques de données sur les Kroptes. D’autant que cette peuplade a vécu coupée des autres pendant plusieurs centaines d’années et qu’elle a connu une évolution différente.

— Ce dossier était pourtant classé confidentiel…

— Disons que nous sommes plusieurs à être entrés dans la confidence.

— Légalement ?

— Vous savez aussi bien que moi, Mald, que l’efficacité recule les limites de la légalité. »

Mald Agauer laissa un moment errer son regard sur la plaine sinistre et pelée que traversaient des plaques de glace annonciatrices de l’hiver méridional. Elle avait troqué sa combinaison verte frappée d’une tête stylisée contre un tailleur de laine de yonak noire qui évoquait les costumes de cérémonie des hommes kroptes. Lill présumait qu’elle avait choisi ces vêtements afin de faciliter le contact avec les rescapés du génocide et jugeait cette initiative parfaitement déplacée. Elle-même avait opté pour une tenue neutre, une tunique et un pantalon de matière synthétique qui avaient le mérite d’être légers et isothermes.

Mald se retourna et fixa Lill avec un sourire mélancolique.

« Il est temps que je cède la place. Je ne puis dire que j’approuve l’évolution actuelle du mouvement mentaliste, mais je me dois au moins de la reconnaître. Je me sens désormais dépassée, ma chère Lill, mes remparts intérieurs sont sérieusement ébréchés. Sans doute reste-t-il une trop grande part d’humain en moi.

— Nous avons toujours trop d’humain en nous, trop de réactions incontrôlables, trop de sentiments, trop d’émotions. Le but d’un mentaliste est d’éliminer les impondérables, de tendre vers cette perfection mentale qui permet de se débarrasser des scories irrationnelles et de prendre la bonne décision au bon moment. C’est grâce à des gens comme vous que nous avons pu approcher l’idéal, Mald. »

Mald Agauer émit un petit rire qui resta suspendu comme une note triste dans le grondement de l’envolter.

« Vous n’êtes guère compatissante, ma chère ! Vos paroles ne font qu’aviver mes remords. Je ne tire aucune fierté d’avoir consacré toute mon existence à la cause mentaliste.

— Cette affirmation ne vous ressemble pas, protesta Lill à voix haute, comme brutalement tirée d’un rêve.

— Elle ne ressemble pas à l’image que je me suis efforcée de donner, corrigea Mald. Je me rends compte que j’ai passé mon temps à fuir tout ce que vous venez d’évoquer, les émotions, les sentiments, les réactions incontrôlables. Les fuir, c’est une façon stupide de les nourrir ou, plus exactement, de leur permettre de grandir dans les zones oubliées de l’esprit. Nous restons des humains, quoi que nous en disions…

— Des descendants de clones humains ! l’interrompit Lill. Je me suis introduite dans toutes les bibliothèques de Vrana et j’ai consulté des quantités d’ouvrages traitant de la genèse d’Ester : tous décrivent nos ascendants comme des clones venant d’une autre galaxie, hormis les Kroptes.

— Et alors ?

— Cette particularité explique en partie notre quête. Même si la plupart d’entre nous ont été conçus de manière naturelle, par l’union d’un homme et d’une femme, nous gardons au fond de nous cette interrogation fondamentale sur nos racines. Nous nous comportons comme des enfants de l’éprouvette, comme des êtres en quête d’une rédemption par la connaissance. Nous serons allés au bout de nous-mêmes lorsque nous aurons éradiqué notre humanité et justifié notre conception par l’émergence d’une espèce nouvelle.