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— Au lieu de nous en éloigner, la quête aurait pu, aurait dû nous ramener vers l’humanité. Dans l’autre direction, je crains fort que nous ne trouvions que désillusion.

— Vous pensez vraiment que l’humanité est le stade le plus évolué de la création ?

— Le plus évolué, probablement pas, mais nous avons beau nier notre patrimoine génétique, nous ne pouvons échapper à ce que nous sommes. Nous ne ferons la paix avec nous-mêmes que si nous acceptons notre héritage humain, notre mémoire profonde, et non si nous continuons à bâtir notre palais sur le sable du refus. »

Mald était elle-même revenue à la communication télémentale pour donner davantage de poids à sa pensée.

« Ne me dites pas que vous êtes encore à la recherche du bonheur et de toutes ces vieilles lunes superstitieuses, mentalisa Lill.

— Je suis arrivée à un âge où on renonce volontiers à toute forme de recherche, à toute ambition, à toute illusion. Je n’aspire plus qu’à me dissoudre dans le néant.

— En ce cas, pourquoi tenez-vous à ce que je rencontre ces Kroptes du péripôle ? »

Mald marqua un long temps de pause avant de répondre :

« Certains éléments échapperaient donc à votre esprit analytique ? Vous serez bientôt appelée à me succéder, Lill, et peut-être le contact avec cette peuplade vous permettra-t-il d’apprécier la vie sous un autre angle… Ce sera mon cadeau de départ. »

Le reste du voyage se déroula dans un silence maussade, Mald refusant obstinément de répondre aux sollicitations télémentales et orales de sa jeune consœur.

L’envolter se posa à quelques mètres d’un glacier que les rayons obliques de l’A paraient de reflets chatoyants. L’administrateur du péripôle, un homme d’une centaine d’années aux cheveux rasés et à la mine renfrognée, les accueillit au pied de la passerelle et les conduisit à son bureau, situé dans la tour principale de l’aéroport. La capitale du péripôle avait été rebaptisée récemment Genko en hommage à l’ancien prémiaire disparu dans des circonstances encore non élucidées (le bruit courait à Vrana qu’il avait été empoisonné par son successeur, l’ancien tertiaire Sëlmik). Outre les hangars de l’aéroport et les bâtiments administratifs, Genko se composait d’une poignée de maisons de pierre noire séparées par une courte rue droite et d’une dizaine de silos où étaient entreposées les récoltes de fizlo. L’agriculture n’était guère productive sur ces terres arides, mais les techniciens venus du Nord s’obstinaient à y cultiver des variétés rustiques de céréales en s’efforçant d’accroître rapidement les rendements. Les hivers rigoureux et les vents desséchants qui soufflaient la majeure partie de l’année ayant dissuadé les riches Estériens d’installer leurs résidences secondaires au péripôle, c’était une population d’immigrants pauvres et laborieux qui avait investi les anciennes fermes kroptes dans l’espoir d’une vie meilleure, ou moins mauvaise. La chasse aux grands aros sauvages, dont les fourrures blanc et feu se vendaient à prix d’or à Vrana et dans les grandes métropoles du Nord, constituait la seule autre activité économique de la région. Des safaris étaient de temps à autre organisés pour les touristes en mal de sensations mais, la plupart du temps, rôdait dans les auberges de la ville une faune d’aventuriers qui avaient l’alcool et le coup de poing faciles.

« La réserve est formellement interdite aux visiteurs, mais vous autres, les mentalistes, vous vous débrouillez toujours pour obtenir ce que vous voulez, attaqua l’administrateur. C’est vrai que vous êtes des spécialistes de la manipulation mentale.

— Votre rôle n’est pas de chercher à comprendre mais de nous faciliter la tâche ! » riposta Mald Agauer.

Une ombre pâle glissa sur le visage de l’administrateur.

« Un char à vent vous transportera jusqu’au poste de Toukl, articula-t-il d’un air pincé. De là, les soldats vous escorteront jusqu’à la réserve kropte. Veuillez excuser ma mauvaise humeur, mais je passe mon temps à boucler les ivrognes et à compter les grains de fizlo.

— Genko n’est pas le poste rêvé pour un ad, concéda Mald en désignant les murs et le plafond écaillés du bureau.

— Genko est le trou du cul d’Ester, si vous me permettez l’expression. Difficile de rêver quand on a les pieds dans la merde. »

L’administrateur ne leur avait pas précisé que le voyage jusqu’à Toukl durerait plus de six heures, qu’il se déroulerait dans des conditions épouvantables et que les visiteuses devraient se débrouiller pour passer la nuit sur place. Les membres de l’équipage du char à vent, tous d’anciens chasseurs recrutés par la compagnie Vent arrière, jetaient sur leurs deux passagères, sur Lill en particulier, des regards luisants de concupiscence. Le char avait autrefois appartenu aux Kroptes : son apparence rustique, ses matériaux naturels, bois, corde, toile, ne l’empêchaient pas de filer à grande vitesse sur la plaine verglacée. Au passage des ornières, les deux femmes décollaient et heurtaient le dossier de leur banc. Ces chocs répétés leur coupaient la respiration, leur meurtrissaient les cuisses, les fesses, la colonne vertébrale, mais elles évitaient de se plaindre pour ne pas détourner sur elles l’attention des chasseurs enfouis dans des combinaisons de peau grossièrement tannées. De temps à autre, un panache de fumée, la silhouette squelettique d’un arbuste ou l’ombre noire d’une ferme brisaient la monotonie lancinante des terres blêmies par de fines couches de givre ou de glace. Parfois, les nuages gris et bas se déchiraient et des colonnes de lumière pâle tombaient alentour comme les piliers d’un temple éphémère. Un vent de plus en plus piquant s’engouffrait par les interstices de la pelisse que leur avait remise les hommes d’équipage et qu’elles étaient sans cesse obligées de ramener sur leurs jambes et leur poitrine. Les claquements des voiles, les grincements des mâts et des roues rendaient difficile, voire impossible, toute conversation orale.

« L’envolter n’aurait pas pu nous transporter jusqu’à Toukl ? mentalisa Lill.

— Il ne va pas plus loin que Genko, répondit Mald. Question de sécurité. Je savais que nous aurions un bout de chemin à parcourir en char à vent, mais je ne me doutais pas qu’il serait aussi long et désagréable.

— Il existe quand même des camions, des engins plus confortables que ces résidus de la préhistoire…

— Aussi bizarre que cela puisse paraître, les techniciens estériens estiment que les chars kroptes sont les mieux adaptés pour parcourir certaines régions du continent Sud.

— Ils ne se sont jamais assis sur ces bancs ! Je n’aime pas non plus la façon dont ces brutes nous dévisagent.

— Réaction typiquement humaine, ma chère. Vous qui prétendez disposer d’une intelligence supérieure, vous ne devriez rencontrer aucune difficulté à leur imposer votre volonté.

— L’intelligence ne sert à rien dans certaines circonstances… » Lill souleva la pelisse et désigna, d’un coup de menton, la bosse qui déformait la poche de sa veste. « J’ai pris la précaution de me munir d’un minifoudroyeur. J’abats le premier qui tente de poser ses sales pattes sur moi.

— Vous me décevez, Lill. Ces hommes sont des chasseurs, des tueurs professionnels. Ils ne vous laisseraient pas le temps d’en tuer un deuxième et ils vous couperaient en petits morceaux après vous avoir fait subir les pires sévices.