— Vous en parlez à votre aise : je ne veux pas vous offenser, mais…
— Détrompez-vous : les nanotecs ont gommé bon nombre d’effets de l’âge et certains hommes ne sont pas insensibles à la… maturité.
— Et comment réagirez-vous si ces brutes décident de rendre hommage à votre maturité ? »
Mald lança un regard de biais à sa consœur. La beauté, la pureté des traits de Lill transparaissaient encore sous le masque de dureté qu’elle arborait en permanence, ciselé par les nanotecs. Ses yeux noirs, d’une vivacité d’aro, ressortaient dans son visage blanchi par le vent glacial du péripôle. Quelques mèches d’un blond cendré dansaient autour de la capuche grise qu’elle avait relevée et resserrée sur sa tête.
« Je ne réagirai pas, répondit Mald. Je considérerai ce viol comme un désagrément au même titre que les cahots de ce char à vent, au même titre que le froid. Je laisserai ces hommes se soulager de quelques millilitres de leur sperme, je les y aiderai au besoin, puis je reprendrai le voyage comme s’il ne s’était rien passé. Le sexe de l’homme ne m’effraie pas. Ce n’est qu’un bout de chair qu’on présente comme une arme et qui a la fragilité du verre. Qu’est-ce que nous risquons ? Vous êtes stérile, comme moi, comme toutes les femmes qui ont choisi d’embrasser la carrière mentaliste.
— Je veux pouvoir choisir le moment et la manière, affirma Lill avec une telle force que sa pensée traça un sillon brûlant dans l’esprit de Mald.
— Maîtriser tous les paramètres de l’existence, une vieille lune mentaliste ! Une attitude parfaitement irrationnelle. Et la cause possible, sinon probable, de l’échec du projet Estérion.
— La responsabilité d’un éventuel échec incombera à Jij Olvars et aux incapables qui ont fabriqué le vaisseau. S’ils avaient tenu compte de…
— Je pense au contraire que les seules chances de réussite de l’Estérion reposent sur les incertitudes engendrées par l’incompétence des techniciens. Ou par leur vénalité, ce qui revient au même. »
Les doigts de Lill triturèrent avec nervosité le liseré de la pelisse.
« Sans vouloir vous offenser, Mald, j’ai la désagréable impression que vous êtes le fruit pourri du panier. »
Des bâtiments se profilaient dans les brumes lointaines. L’équipage s’était rassemblé à la proue du char, au pied de la cabine de pilotage, et se réjouissait bruyamment à la perspective de vider quelques verres à l’auberge du relais de chasse qu’ils appelaient le « Hourle ».
« Peut-être que tous les fruits sont pourris », émit Mald.
Malgré son uniforme bleu marine et ses galons dorés, l’officier qui commandait le poste de Toukl avait une allure aussi négligée que les chasseurs : barbe de quinze jours, auréoles suspectes sur la veste et la chemise, bottes maculées de boue, odeur suffocante de crasse et d’alcool. Les deux visiteuses avaient eu l’impression, en descendant du char, d’avoir passé plusieurs jours dans un concasseur à fizlo. Bien qu’ils eussent éclusé plus de dix gobelets d’un alcool frelaté à l’auberge de Hourle, les membres de l’équipage ne les avaient pas importunées, n’avaient pas outrepassé en tout cas le stade des réflexions égrillardes.
Toukl se résumait à trois baraquements militaires, un entrepôt de fourrures, une vingtaine de cabanes et un débit de boissons qui servait également d’épicerie, de quincaillerie et d’armurerie. La rue principale n’était qu’un fleuve de boue dans laquelle les piétons s’enfonçaient jusqu’aux chevilles. Alentour, les premières chutes de neige avaient tendu la terre d’un linceul blanc qui effaçait les maigres reliefs.
« Y a encore trois bons kilomètres jusqu’à la réserve kropte, dit l’officier. Et vous n’avez pas d’autre choix que d’y aller à pied.
— J’ai aperçu des véhicules sous le hangar, fit observer Lill.
— Des véhicules militaires, ma petite dame. C’est-à-dire réservés au strict usage de l’armée. Si vous avez un bon paquet d’estes, vous dénicherez peut-être un chasseur qui acceptera de vous louer son autogliz.
— L’administrateur nous a pourtant assuré que vous nous aideriez, mon petit monsieur ! » siffla Lill.
L’officier s’assit sur l’unique chaise de la pièce, posa les bottes sur le bureau où régnait un désordre insensé, se renversa en arrière et fixa les deux femmes avec insolence.
« En tant qu’officier de l’armée estérienne, je ne reçois aucun ordre d’un ad !
— Savez-vous à qui vous avez affaire ? s’emporta Lill.
— À deux emmerdeuses qui feraient bien de la boucler si elles ne veulent pas passer la nuit au trou ! »
Lill voulut protester mais Mald la saisit par le poignet et la tira vers la porte.
Trop fatiguées pour entreprendre le voyage à pied jusqu’à la réserve kropte, elles se rendirent à l’auberge, un grand mot pour désigner une pièce sombre traversée par un comptoir métallique et meublée de tables et de bancs de bois massif. Sur les conseils du tenancier, elles abordèrent un groupe de chasseurs attablés et leur demandèrent si l’un d’entre eux acceptait de leur louer un autogliz. Ils ne réagirent pas dans un premier temps, se contentant de vider leurs verres avec une régularité de robot domestique, puis un grand gaillard au visage ravagé déclara qu’il se rendait justement près de la réserve kropte et qu’il consentait à les y déposer pour cinquante estes, une somme exorbitante que Mald ne chercha pas à négocier. Elles durent attendre encore une heure à l’intérieur du bouge avant que leur chauffeur ne condescende à se lever et à se diriger vers la porte d’une démarche titubante. Lorsqu’elles sortirent dans la rue, de gros flocons jaillissaient de l’obscurité naissante comme des insectes affolés.
Le chasseur s’arrêta entre deux cabanes, déboutonna sa veste fourrée, se débraguetta et urina sans gêne sur une congère dans laquelle sa miction brûlante creusa un large trou.
« Z’avez rien de mieux à vous mettre sur la peau ? demanda-t-il après avoir vigoureusement secoué son appendice rabougri par le froid. Risquez d’attraper la mort, habillées comme vous êtes. »
Ils pataugèrent dans la boue sur une cinquantaine de mètres avant de pénétrer dans un hangar où étaient entreposés l’autogliz, équipé d’un coussin d’air et d’une remorque, et des peaux d’aros tendues sur de grands cadres en bois.
« Pour cinquante estes supplémentaires, j’peux p’t-êt’vous louer des fourrures… »
Lill était tellement frigorifiée malgré ses vêtements isothermes que, d’un regard, elle supplia Mald d’accepter la proposition du chasseur. Il empocha l’argent avec un grognement de satisfaction et leur fournit des manteaux d’aro qu’elles se hâtèrent d’enfiler bien qu’une odeur pestilentielle se dégageât des peaux sommairement tannées et cousues. Puis il saisit un bidon, remplit le réservoir d’un liquide ambré, leur intima de s’asseoir sur les renflements métalliques du plancher de la remorque, s’installa à califourchon devant le guidon et démarra l’autogliz. Le coussin d’air se gonfla en moins d’une minute et l’engin s’élança en pétaradant sur la neige immaculée.
Ils contournèrent les entrepôts, les cabanes, prirent la direction du sud, s’éloignèrent rapidement de Toukl et s’enfoncèrent dans l’encre nocturne qui se déversait maintenant à flots sur le péripôle.
« Si j’étais férue de mythologie, je dirais que ce voyage ressemble à une… initiation », mentalisa Lill.
Le faisceau du phare de l’autogliz heurtait les flocons qui venaient à sa rencontre, captait des mouvements dans le lointain, les éclats des yeux d’animaux éblouis, les formes fugitives de rochers torturés, d’arbustes givrés. Une puanteur de combustible montait du tuyau d’échappement et frappait les narines des deux femmes, obligées de remonter le col de leurs fourrures et de respirer les relents à peine plus supportables du tanin. Contrairement au char à vent, l’autogliz épousait en souplesse les inégalités du sol. Le vent ne parvenait pas à soulever les cheveux noirs et huilés du chasseur mais posait la pointe de sa longue barbe sur son épaule gauche.