« Initiation, répondit Mald. Un mot que nous avons rayé de notre vocabulaire. Un mot magnifique, pourtant. Voilà peut-être ce que nous avons perdu et cherché pendant des siècles.
— L’idée me répugne qu’une civilisation puisse s’établir sur la parole ou les rites de guides qui se proclament infaillibles. La connaissance n’est pas transcendantale mais horizontale, elle ne se révèle pas, elle s’acquiert, elle ne vient pas des cieux, elle s’offre à celui ou celle qui manifeste la volonté de la saisir. Je serais fort surprise de trouver une révélation au terme de ce voyage.
— En ce sens, nous sommes des descendants de clones, d’êtres qui n’ont pas eu la chance de vivre une initiation par la naissance. Nous sommes issus d’une fêlure, d’une rupture, et ce chaînon manquant hante notre patrimoine génétique. Nous essayons de le combler par le contrôle des événements, par la recherche incessante de la performance, mais ma conviction est que nous n’avons pas avancé d’un pouce depuis que nos ancêtres ont posé le pied sur cette planète. Le manque est toujours là, qui s’est traduit par une exploitation irrespectueuse des ressources de la planète, par des guerres sanglantes, par une criminalité galopante.
— L’instabilité de l’A nous condamnait de toute façon : dans moins de vingt mille ans, cette planète sera entièrement réduite en cendres. »
Mald observa un moment les mouvements des mains du chasseur sur le guidon, ses coups de poignet pour remettre les gaz après un passage délicat, l’extrême précision de ses gestes malgré l’impressionnante dose d’alcool qu’il avait ingurgitée avant leur départ.
« La colère d’Aloboam se serait-elle déclenchée si nous n’avions pas perturbé l’équilibre du système ? mentalisa-t-elle.
— Vous parlez comme une dévote de l’Astafer…
— Nous mésestimons l’importance de notre pensée, poursuivit Mald sans tenir compte de l’intervention de Lill. Le cosmos n’est pas figé, il se modifie en permanence pour s’accorder avec nos désirs, avec nos actes. La véritable initiation, c’est justement le rituel qui nous relie à l’univers, qui nous permet de nous fondre dans l’ordre cosmique tel que décrit par la cosmogonie kropte.
— Les Kroptes n’ont… n’avaient que l’ordre cosmique à la bouche et, pourtant, leur civilisation a produit son lot d’injustices et de rites rétrogrades. Pendant des siècles, les eulans et les patriarches ont maintenu les leurs dans un immobilisme aberrant. Et leur ordre cosmique n’est pas intervenu pour les sauver des foudroyeurs de l’armée estérienne.
— Vous me déroutez, Lill : parfois votre intelligence est si brillante qu’elle éclipse la lumière de l’A, parfois elle est plus plate que le péripôle. Vous savez bien que les religions, quelle que soit la pureté de leur origine, quelle que soit leur légitimité, se transforment tôt ou tard en machines de pouvoir, de la même manière que le mouvement mentaliste s’est métamorphosé en instrument de conquête et de domination. Entre l’initiation d’Eulan Kropt et l’interprétation de ses enseignements à des fins partisanes, il y a un gouffre sur lequel les patriarches se sont empressés de jeter un pont.
— Par qui Eulan Kropt aurait-il été initié ? »
Ulcérée par les insinuations de sa consœur de l’Hepta, Lill avait tenté de donner le change en soutenant la conversation mais sa colère, qui se traduisait par l’intensité presque blessante de ses pensées, n’avait pas échappé à l’attention de Mald.
« C’est précisément ce que je vous invite à découvrir. »
Entièrement clôturée par une grille magnétic dont la lumière bleue dispersait les ténèbres, la réserve s’étendait sur une superficie de dix mille hectares. Elle abritait mille trois cents Kroptes répartis dans deux cents fermes et vivant en complète autarcie depuis plusieurs siècles. Ils élevaient des yonaks laineux parfaitement adaptés au climat péripolaire et cultivaient une variété de fizlo qui donnait une farine noire et amère impossible à commercialiser sur les marchés des métropoles du Nord. Leur isolement les avait coupés du reste de la population kropte et leur avait valu d’être oubliés par les armées estériennes. Un groupe de chasseurs avait découvert leur existence deux ans après le génocide et avait alerté un détachement de l’armée basé une centaine de kilomètres plus au nord. Le prémiaire Genko avait d’abord décrété leur exécution mais, sur l’intervention de l’Hepta, de Mald Agauer en particulier, il avait annulé l’ordre et décidé de les parquer dans une réserve. Son successeur, le prémiaire Sëlmik, avait prolongé d’une décennie le premier sursis de cinq ans qui leur avait été accordé. Les mentalistes savaient que les dix mille hectares de la réserve, riches en ressources minières, attireraient tôt ou tard les compagnies à l’affût de nouveaux gisements, que les derniers Kroptes seraient alors exterminés comme leurs coreligionnaires deux ans plus tôt, mais, en attendant, un pan de la mémoire humaine d’Ester était préservé, qui pouvait apporter un éclairage précieux sur certains aspects occultes de l’histoire de la planète. Après s’être démenés pour la sauvegarde de cet îlot kropte aux confins d’un continent désormais livré à la rapacité des hordes du Nord, les mentalistes ne s’étaient d’ailleurs pas montrés très empressés de rendre visite à leurs protégés – trop loin, trop fatigant, trop froid –, au point que le prémiaire Sëlmik s’était étonné, lors de la réunion hebdomadaire consacrée au projet Estérion, du peu de cas que faisaient les membres de l’Hepta de cette poignée de culs-terreux dont ils avaient demandé la grâce avec un tel acharnement. Mald Agauer avait décelé le travail de sape des représentants des grandes compagnies minières dans cette réflexion et avait décidé d’entreprendre, avant qu’il ne fût trop tard, ce voyage qu’elle avait à plusieurs reprises ajourné.
L’autogliz s’immobilisa devant l’entrée de la réserve à l’issue d’un long dérapage sur la neige verglacée. Le chasseur se retourna et, d’un signe de tête, leur fit signe de descendre.
« Faut me rendre les manteaux », aboya-t-il.
Il actionnait sans cesse la manette des gaz pour empêcher le moteur de s’étouffer.
« Nous risquons d’en avoir besoin pour le trajet retour, dit Mald en enjambant précautionneusement le rebord de la remorque.
— J’vous les relouerai à ce moment-là. Quand est-ce que j’dois revenir vous chercher ?
— Je ne sais pas encore. Y a-t-il un moyen de vous prévenir à Toukl ?
— J’connais pas le télémental, mais vous pouvez toujours contacter Morl.
— Morl ? »
Enfoncées dans la neige jusqu’aux mollets, les deux femmes remirent les manteaux au chasseur qui les jeta dans la remorque. Immédiatement, elles furent transpercées par les rafales de bise qui soulevaient des tourbillons de poudreuse au pied de la grille magnétic.
« L’officier. On lui a implanté dans le crâne toute la quincaillerie pour recevoir les communications mentales. J’suppose que vous saurez retrouver son code d’accès.