— Qu’est-ce que vous fait croire que nous avons nous-mêmes la possibilité de converser en mode télémental ? » demanda Mald.
Le chasseur haussa les épaules avant d’arracher un miaulement rauque au moteur de l’autogliz.
« Vous venez de Vrana, pas vrai ? »
Puis, sans attendre de réponse, il débloqua le frein à main de l’engin, donna un coup d’accélérateur et fila sur la gauche de la grille en soulevant une somptueuse gerbe de neige.
Les deux femmes franchirent la petite porte, fabriquée dans un matériau non conducteur, qui s’ouvrait sur la cour intérieure d’une vieille maison kropte reconvertie en bureau administratif. Lorsque la nuit noire eut absorbé le rugissement du moteur, un silence profond, à peine troublé par les subtils crissements des flocons sur la neige déjà dure, se déposa sur les environs.
« Je me demande ce que nous fabriquons dans ce trou ! » maugréa Lill.
Le son de sa propre voix lui parut déplacé, aussi étrange que l’éclat bleuté de la grille magnétic qui paraissait dresser une barrière onirique entre la réserve et le monde réel.
« Ouvrez grand votre cœur et votre esprit, et vous aurez peut-être la réponse, murmura Mald.
— En attendant, je ne peux pas m’occuper du dossier Estérion.
— D’autres se chargeront de recevoir les communications pendant votre absence. »
Elles s’introduisirent dans le bureau, une pièce faiblement éclairée où deux Kroptes, reconnaissables à leur barbe, à leur chapeau de paille et à leurs vêtements traditionnels, s’affairaient derrière un comptoir sommaire.
« L’accès de la réserve n’est pas autorisé aux non-Kroptes », fit l’un d’eux en levant les yeux sur les visiteuses.
C’était un homme jeune, d’une quarantaine d’années environ, au visage émacié et aux yeux d’un vert lumineux qui tranchait sur la noirceur de ses cheveux, de ses sourcils et de sa barbe.
« Nous ne sommes pas des touristes mais des mentalistes de Vrana », dit Mald Agauer en époussetant les flocons sur les manches et les épaulettes de sa veste.
Le Kropte la dévisagea pendant quelques secondes avant de hocher la tête. Les lueurs insaisissables de bougies caressaient les pierres brutes des murs, les dalles du sol, les poutres chevillées à l’ancienne. D’agréables senteurs de cire chaude se mêlaient à l’âpre odeur qui montait de la peau de yonak étalée devant le comptoir.
« Nous désirons rencontrer le responsable de votre communauté, poursuivit Mald.
— À cette heure-ci ?
— Nous pouvons attendre demain. Est-il possible de passer la nuit dans la réserve ?
— En principe non, mais nous ferons une exception. Nous n’oublions pas que nous devons la vie aux mentalistes et, même si nous ne partageons pas toutes leurs idées, la réserve leur est ouverte. »
Il les conduisit dans une maison située une cinquantaine de mètres plus loin et réservée aux hôtes de marque. Elle ne disposait d’aucun confort, ni énergie magnétic, ni salle de bains, ni chauffage, mais elle était propre et bien entretenue, et les deux femmes étaient tellement fatiguées qu’un lit confortable, des draps frais et d’épaisses couvertures de laine suffisaient amplement à leur bonheur.
Cependant, malgré son épuisement, Lill eut du mal à trouver le sommeil. Toute la nuit, elle eut la sensation d’une présence dans la chambre et, à plusieurs reprises, elle se leva, alluma la bougie avec les bâtons de résine que le Kropte avait laissés à leur disposition, explora la pièce, le couloir et la salle de séjour de la maison. À chaque fois, elle négligea d’enfiler ses chaussures encore humides et, comme elle ne portait que le haut de sa tenue isotherme, le froid glacial du carrelage montait par ses pieds et ses jambes nus et se répandait en elle comme un poison violent. Elle s’abstint de réveiller Mald endormie dans la chambre voisine, ne voulant pas s’attirer les sarcasmes de sa consœur, qui aurait pris un malin plaisir à railler son comportement irrationnel. La flamme vacillante de la bougie ne débusqua aucune silhouette, aucun intrus dans l’obscurité. Pourtant, Lill aurait juré qu’un être vivant se tenait à quelques mètres d’elle et l’observait avec l’attention d’un aro épiant sa proie. Pire, elle avait la très nette impression d’être traquée par un prédateur métapsychique, de nouer avec lui des liens inconscients, de lui ouvrir l’intimité de ses pensées, de le laisser s’introduire en elle pour explorer sa mémoire profonde et exhumer des scènes d’un passé très lointain. Dans un sursaut de lucidité, elle consulta sa banque de données et estima que ses transplants avaient altéré son psychisme, qu’elle perdait la tête comme ces jeunes mentalistes que l’abus technologique avaient transformés en légumes. Grelottante, elle retourna se coucher en espérant que quelques heures de sommeil suffiraient à la reconstituer.
Lorsque la main de Mald vint lui secouer l’épaule à l’aube, elle sut que quelque chose avait changé en elle, elle ignorait exactement quoi. Défaillance des nanotecs, peut-être.
« Bien dormi ? » s’enquit Mald avec un petit sourire.
Lill repoussa les couvertures, se redressa, examina attentivement le visage lisse, impénétrable, de la vieille femme et se demanda qui était réellement Mald Agauer.
CHAPITRE IX
MONCLES
La religion du Moncle.
L’étymologie du mot « monclal », contraction du mot « monoclonal » qui signifie « appartenant à un même clone cellulaire », suffit à se faire une idée pertinente de l’Église du Moncle…
[Paragraphe illisible.]
…pense que le premier fondateur de l’Église fut Nuphaël, un homme ayant appartenu à la première génération des clones de la nef des origines, un contemporain de Xion, d’Avox, d’Ellula et d’Eulven Kropt. On croit également savoir qu’il participa à la guerre menée contre les partisans d’Ellula et qu’il s’établit, lorsque les Kroptes eurent déserté le continent Nord, non loin des monts noirs ; après de longues recherches, il finit par trouver la source miraculeuse qui avait permis à Ellula de réveiller ses compagnons endormis. Il parvint à en détourner le cours jusqu’à la cité de Vrana où il fonda le premier temple d’une religion qui rejetait les hommes et leurs valeurs. Nuphaël récupéra également les appareils servant à fabriquer les clones, les couveuses artificielles, détruisit la nef des origines et conçut, dans le laboratoire souterrain qu’il avait installé près de la source dans les anciennes galeries qvals, des clones à partir de ses propres cellules. Il les abreuva de l’eau miraculeuse de manière à leur donner une excellente santé et à prolonger leur espérance de vie. Ils devinrent bien entendu ses premiers disciples, d’autant qu’il les éduqua dans les dogmes qu’il avait lui-même institués, ces mêmes dogmes qui traversèrent les siècles pour régir encore aujourd’hui l’existence des membres du clergé. Le but de Nuphaël était de fonder une descendance de purs clones, d’êtres qui ne seraient pas les fruits de l’union d’un homme et d’une femme, mais des répliques biologiques de lui-même qui lui permettraient de prolonger son rêve à travers le temps. Nous, les moncles, gardons tous une trace du premier d’entre nous dans notre patrimoine génétique. Je dis bien une trace, car si les premiers clones furent fabriqués à partir des cellules du fondateur, des clones d’une autre origine se convertirent, accédèrent aux responsabilités de l’Église et crurent bon de mélanger leurs gènes à ceux de Nuphaël afin de créer leur propre descendance. À partir de cet instant, il fut impossible de reconstituer l’ADN du princeps, et la croyance se répandit parmi les adeptes du Moncle que l’Un, l’Unique ou encore le Principe-source reviendrait un jour s’incarner dans le corps d’un moncle qui rendrait sa pureté originelle à l’Église et chasserait les derniers vestiges humains d’Ester.