À l’issue de ce préambule, il n’est guère difficile de deviner que tous les membres du clergé sans exception sont des enfants de l’éprouvette, qu’ils n’ont pas franchi le col étroit qui sépare l’ombre de la lumière, l’eau de l’air, qu’ils n’ont pas connu la douleur initiatique de la naissance, qu’ils…
[Deux lignes illisibles.]
…suis, comme mes frères, une réplique des cellules conservées dans les cryptes souterraines du grand temple de Vrana. Les techniciens concepteurs de l’Église ont trouvé le moyen de se passer des ovules fécondateurs, ne me demandez pas comment, je ne suis pas un spécialiste des choses de la biologie. Nous sommes des fragments de Nuphaël et de tous ces dioncles qui, par orgueil sans doute, ont souhaité marquer de leur empreinte génétique les serviteurs de l’Un. Nous ne connaissons ni parents ni famille, ni ces sentiments qui rattachent les humains à leurs semblables. Nous avons été éduqués par l’Église et pour l’Église, nous n’avons pas habité d’autre demeure que le grand temple de Vrana, les dortoirs, les réfectoires et les salles de connaissance où nous avons appris le service de l’Un et l’écriture. Nos professeurs nous enseignèrent la haine, la violence, le mépris de tous les êtres ayant séjourné dans les testicules d’un homme et dans le ventre d’une femme, et que nous appelions avec mépris les « hasardeux » ou encore les « mêlés ». J’avoue bien volontiers, tellement ma foi me brûlait, que je me suis pris, enfant, pour l’incarnation de l’Un. La réalité m’a apporté le plus cinglant des démentis mais je reste persuadé que chacun d’entre nous a un jour caressé le rêve intime d’être celui qui rendrait sa virginité monoclonale à un monde infesté par les partages génétiques.
Les ennemis jurés du Moncle n’étaient pas les Astafériens, ni les frères omniques ni les officiants des autres cultes, mais les Kroptes, même s’ils vivaient sur une terre séparée du continent Nord par l’océan bouillant, large de douze mille kilomètres. Les humbles serviteurs de l’Un n’en étaient pas conscients, car on les envoyait dans les rues des cités égorger les ancils astafériens ou les fidèles omniques, mais le conseil supérieur de l’Église poursuivait en secret le dessein d’exterminer le peuple kropte, ces hasardeux qui abominaient le clonage et professaient un retour à l’ordre naturel incontrôlable, intolérable. C’est l’une des raisons pour lesquelles les dioncles acceptèrent de financer la construction de l’Estérion : ils voyaient dans ce projet la possibilité de débarrasser la surface d’Ester des Kroptes et, en même temps, d’établir une civilisation entièrement dédiée à l’Un sur un monde vierge, de perpétuer le grand dessein de Nuphaël. Ils intriguèrent donc auprès du gouvernement estérien et muselèrent l’opposition mentaliste pour imposer une délégation monclale à bord du vaisseau. Ils ne se doutaient pas que le conditionnement de certains de leurs représentants, qu’il fût génétique ou culturel, inné ou acquis, volerait en éclats dans le contexte singulier de l’Estérion.
Mais revenons sur l’écriture, car elle n’est pas davantage dissociable de l’histoire du Moncle que la conception monoclonale. Au bout de trois siècles d’existence, la corruption avait gangrené l’Église, au point que certains dioncles envisageaient d’introduire des femmes dans le clergé. Ils éprouvaient ce que le Livre des vertus et révélations dénonce comme le désir de la dualité génétique, qu’on pourrait également traduire par la tentation de l’humain. Ils se complaisaient dans un tel état de paresse mentale qu’ils prêtaient une oreille attentive aux idées nouvelles de l’Astafer et de l’Omni, des religions qui, créées en réaction contre le dogme de l’unicité, exhumaient une mythologie foisonnante illustrant une recherche inconsciente de la multiplicité.
Le grand dioncle Jahern, probablement l’un de ceux qui, sans être l’incarnation parfaite de l’Un, se rapprochèrent le plus près du modèle génétique de Nuphaël, décida de reprendre l’Église en main. Il égorgea un à un ses confrères du conseil supérieur et cloua leur tête sur le portail monumental du grand temple. Ensuite, à l’aide de ses partisans, des clones conçus à partir de ses propres cellules, il déclara une guerre sans merci aux moncles qui avaient renié l’enseignement de l’Un pour s’adonner à la débauche. Plus de dix mille d’entre eux furent ainsi traqués par les légions du renouveau, jetés dans des puits bouillants ou crucifiés sur les portes des édifices publics des cités. Puis le grand dioncle Jahern résolut de réinstaurer l’écriture, alors pratiquement disparue, au sein de l’Église nettoyée de ses éléments corrompus. Il y voyait plusieurs avantages : d’abord, l’enseignement écrit s’assimile à un travail de gravure et imprime dans le cerveau de celui qui le reçoit des traces plus profondes et plus durables que l’oral. Ensuite, l’exercice régulier de la plume permet, de par la relation intime qu’il noue avec le scripteur, d’explorer les zones les plus profondes, les plus pures de l’esprit. Il requiert en outre une volonté quotidienne qui éloigne le spectre de la facilité, de l’indolence mentale guettant chacun sur ce bas monde. Enfin, le message écrit offrait une alternative aux communications télémentale ou téléorale en plein essor au IIIe siècle de notre ère.
Le grand dioncle Jahern fonda le réseau des messagers afin d’étendre l’influence de l’Église dans les cercles du pouvoir estérien de l’époque, alors constitué d’un présidiaire de vingt hommes et de cent conseillers. Les missives transmises par le réseau monclal étaient un gage de secret pour les expéditeurs et les récipiendaires, une garantie indispensable dans un monde instable où la moindre indiscrétion pouvait se traduire par la disgrâce ou la mort. Forte du succès des messagers, forte également de l’eau de l’immortalité qui conférait à ses membres une espérance de vie très nettement supérieure à la moyenne, l’Église du Moncle devint le partenaire privilégié et indéracinable des gouvernements qui se succédèrent au cours des siècles. Ses légions purent massacrer en toute impunité les officiants des cultes rivaux et semer la terreur dans les cités du continent Nord. Elle gagna de nombreux adeptes, le plus souvent de pauvres bougres désorientés par l’annonce de l’extinction de l’A, par la violence et la misère qui régnaient dans les mégapoles du Nord, attirés par la promesse de purification génétique d’Ester et par l’espoir de gagner leur rédemption dans la fusion avec l’Un.
Cependant, le grand dioncle Jahern n’avait pas prévu que l’écriture, pratiquée à haute dose, aurait les effets inverses de ceux qu’il avait escomptés. La danse de la plume sur le papier engendre en effet un recul sur les événements qui modifie le champ de perception. Et les vérités présentées comme intangibles ne résistent pas à l’exploration quotidienne de la conscience, les dogmes se fissurent lorsqu’ils se confrontent à l’introspection sincère, aux mythes originels, aux archétypes, le centre de la vérité se déplace (un tic de langage, j’en suis conscient). J’en veux pour preuve le peu de goût affiché par le moncle Gardy pour la pratique scripturaire : il n’ignorait pas que les mots surgis de son moi profond remettraient en cause les croyances qui avaient guidé son existence, et il ne voulait pas prendre le risque d’invalider ses choix.