Abzalon brandit le foudroyeur comme un trophée et se tourna vers le moncle Gardy, recroquevillé sur le plancher, étourdi par la violence du choc contre la cloison. La haine déformait sa face, arrondissait ses yeux, retroussait ses lèvres. Le Taiseur comprit qu’il était traversé – possédé eût été le terme exact – par l’une de ces colères ravageuses qui avaient fait sa sinistre réputation à Dœq. Les aspirants, empêtrés dans un enchevêtrement de membres et d’étoffe noire, tentaient de se relever avec une maladresse d’insectes couchés sur leur carapace. Abzalon se dirigea d’un pas pesant vers le moncle Gardy. S’opposer à lui lorsqu’il était dans cet état, fermé au monde, muré dans sa folie, relevait purement et simplement du suicide, et pourtant le Taiseur décida de s’interposer. Il étouffa la petite voix qui lui conseillait de se tenir tranquille, rejoignit Abzalon en trois foulées et lui agrippa l’épaule.
« Est-ce que tu as vraiment besoin de lui vider la tête, Ab ? » dit-il d’une voix qu’il aurait souhaitée plus ferme.
Abzalon ne parut pas prendre conscience de sa présence dans un premier temps, puis il pivota sur lui-même avec une telle rapidité que le canon du foudroyeur frôla le ventre du Taiseur. N’importe quel autre homme aurait pissé sur lui devant son regard de dément et son rictus effrayant, mais l’ancien mentaliste garda son sang-froid.
« Fous-moi la paix, Taiseur ! »
Le Taiseur estima que les choses n’étaient pas si mal engagées.
« Tu lui as donné une sacrée leçon, Ab, tu lui as piqué son flingue, tu pourrais décider que ça suffit. »
Abzalon secoua vigoureusement la tête. Il soufflait comme un yonak, la sueur ruisselait à nouveau sur son torse, collait sa chemise à sa peau. Derrière eux, trois aspirants aidaient le moncle Artien à se relever. Elaïm ne bougeait pas, car lui n’était pas assez fou, ou pas assez sage, pour tenter d’amadouer le monstre que les circonstances lui avait donné pour compagnon.
« Il voulait nous zigouiller, merde ! gronda Abzalon. Et j’ai vu, de mes yeux vu, des ordures de son espèce étriper des gosses à Vrana.
— Tu as raison, concéda le Taiseur. La plupart des robes-noires sont des putain de salopards, mais ceux-là auront sûrement compris qu’il valait mieux ne pas se mêler de nos affaires. On ne gagnerait rien à s’en faire des ennemis. Il y en a sûrement d’autres dans le vaisseau, armés eux aussi.
— Tu les as pas entendus ? rétorqua Abzalon. Ils ont dit que le rapport des forces n’était pas en leur faveur.
— On a mieux à foutre que de s’engager dans une guerre inutile. Il y a des femmes dans ce vaisseau et… »
Il s’interrompit, s’apercevant qu’il venait de commettre une erreur.
« Des Kroptes, corrigea-t-il aussitôt.
— Les moncles sont comme les femmes, cracha Abzalon avec une moue qui accentuait la difformité de son visage. Ils portent des robes et ils ont le même genre de saloperie dans le ventre. »
Il avait baissé le canon du foudroyeur, et une forme de mélancolie avait supplanté la colère dans ses yeux. Elaïm et les ecclésiastiques retenaient leur souffle.
« Tu ne peux pas dire que toutes les femmes ont de la cruauté dans le cœur parce que tu as connu de mauvaises femmes, argumenta le Taiseur. Tu n’as jamais rencontré de femmes kroptes. Je te propose d’aller leur rendre visite et de juger sur place. »
Abzalon demeura silencieux, le regard penché sur le moncle Gardy qui gémissait en sourdine à ses pieds.
« Elles me rejetteront comme toutes les autres avant elles, murmura-t-il d’une voix imprégnée de tristesse.
— La vie n’a jamais été facile pour toi, n’est-ce pas ? »
Le Taiseur ressentait de la compassion, un sentiment qu’on ne lui avait pas enseigné dans les écoles mentalistes, pour ce géant dont le corps – la carapace – abritait une blessure incurable.
« On y va, Ab ? »
Abzalon resta quelques secondes immobile, les yeux rivés sur le moncle Gardy, puis il leva lentement la tête. Le Taiseur l’entraîna avec douceur vers la porte de la cabine. Elaïm leur emboîta le pas. Les aspirants se collèrent contre la cloison lorsque les trois deks passèrent devant eux : la peur était la réaction de base qui les différenciait des premiers modèles d’androïdes.
Avant de sortir, le Taiseur se retourna et s’adressa au moncle Artien, affairé à rajuster sa robe et sa ceinture de corde.
« Vous êtes intervenu pour l’empêcher de nous tuer, déclara-t-il en désignant le moncle Gardy. Nous vous avons épargnés, je considère que nous sommes quittes. Nous gardons le foudroyeur au cas où vous ne respecteriez pas votre neutralité. Nous serons amenés à traverser souvent votre territoire. Je m’engage à ce qu’il n’y ait aucun heurt, aucune exaction, si vous ne vous mettez pas en travers de notre chemin. »
Un pâle sourire s’afficha sur la face émaciée du petit ecclésiastique.
« De mon côté, je m’engage à raisonner Gardy, fit-il d’une voix légèrement tremblante. Et je regrette, croyez-le bien, qu’il ait introduit cette arme dans l’univers clos de L’Estérion. J’ai cru deviner que vous n’étiez pas au fait de la présence des Kroptes à bord…
— De même sans doute qu’il n’ont pas été avertis de la nôtre. Un plan foireux de mentalistes. C’est comme s’ils nous avaient enfermés dans un baril de poudre avec une boîte d’allumettes. La plupart des détenus n’ont pas touché une femme depuis au moins cinq ou six ans.
— Qu’avez-vous l’intention de faire ?
— Nous ne pouvons pas prendre une décision pour les autres. »
Le Taiseur salua le moncle Artien d’un mouvement de tête et sortit dans la coursive, suivi d’Elaïm et d’Abzalon.
La vitesse à laquelle la rumeur se répandit dans les cabines et dans les coursives inquiéta le Taiseur. L’annonce de la présence de femmes à bord de L’Estérion risquait à tout moment de ranimer les instincts primaires qui avaient prévalu à Dœq et qui s’étaient atténués pendant les premiers mois de voyage.
Les deks étaient tous sortis des cabines, s’étaient répandus dans les coursives et sur les places où ils s’apostrophaient, se défiaient du regard et du geste. Ils réendossaient leurs antagonismes d’antan puisque, n’ayant plus besoin de se battre pour la nourriture, l’espace, l’air et l’eau, un nouveau sujet de rivalité leur était proposé. Ils avaient cru que ce voyage se résumerait à une lente agonie dans cet espace qu’ils ne voyaient pas, qui ne revêtait aucune réalité concrète, et voici que l’horizon s’élargissait, s’éclaircissait, que la situation se débloquait, qu’ils n’étaient pas appelés à se supporter entre eux jusqu’à leur extinction, que se profilait l’espoir d’une vie un peu moins aride, un peu moins inutile. Les éclats de voix, de rires, de querelles crevaient les cloisons et les plafonds, notes allègres ou discordantes d’un bouillonnement intérieur que le Taiseur ressentait lui-même, bien que son expérience avec les femmes se résumât à deux passades décevantes, l’une à l’âge de seize ans avec une amie de sa mère et l’autre, une vingtaine d’années plus tard, avec une mentaliste nymphomane.