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Il se tenait, en compagnie d’Abzalon et de Lœllo, dans la cabine de Torzill, devant le dessin qui représentait le vaisseau et que l’ancien architecte, assis sur sa couchette, complétait en se basant sur leurs descriptions. Au cercle approximatif originel s’était à présent ajoutée une partie étranglée qui s’évasait en son extrémité et donnait à l’ensemble une vague allure de cruche.

« Si les Kroptes sont vraiment cinq mille, commenta Torzill en se reculant pour avoir une vue d’ensemble de son œuvre, la deuxième partie du vaisseau est aussi grande que celle-ci. »

L’hémiplégie avait figé la moitié de son visage et il ne parlait que du coin des lèvres. Un de ses yeux restait fixe tandis que l’autre, à demi occulté par ses cheveux épars et gris, avait la mobilité d’une zihote.

« Les mentalistes n’ont pas favorisé notre rencontre, mais ils l’ont prévue, dit le Taiseur. Ils ont probablement évalué que nous devions nous débarrasser de nos pulsions agressives avant d’entrer en contact avec la deuxième population du vaisseau, et, à en juger par les réactions des deks, je ne suis pas loin de partager leur avis. Je suis étonné, en revanche, qu’ils aient cru qu’un labyrinthe aussi minable et une poignée de RS paralysants réussiraient à nous maintenir pendant des années dans nos quartiers.

— Ils nous ont sous-estimés », avança Lœllo.

Il avait été tellement heureux de retrouver Abzalon, lorsque les trois hommes avaient entrouvert la porte du sas, qu’il lui était tombé dans les bras sans lui laisser le temps de retirer sa combinaison. Il avait passé des heures interminables à les attendre, regrettant de ne pas les avoir accompagnés, repoussant à plusieurs reprises la tentation de retourner dans les quartiers pour prévenir les autres. Assis contre une cloison, engourdi par la vibration incessante du réacteur du vaisseau, il avait pensé à sa mère, à ses sœurs, à l’atmosphère moite et brûlante de X-art, aux assemblées du partage omnique, à la violence des parfums des mauvettes, aux levers et aux couchers le l’A, à la brume perpétuelle, à la surface frémissante du bouillant, et les larmes avaient roulé silencieusement sur ses joues. Il ne caressait plus l’espoir de s’évader, de regagner le littoral, de s’enivrer du vent du large, de marcher dans ses souvenirs, de briser la malédiction omnique. Aussi, dans les heures noires qu’il traversait, il n’aurait pas supporté la disparition d’Abzalon, sa seule famille désormais, et son soulagement de le revoir en vie avait été à la hauteur de son inquiétude.

« Je ne crois pas qu’ils nous aient sous-estimés, reprit le Taiseur après quelques secondes de réflexion. Pas le genre de la maison. Je pencherais plutôt pour des problèmes de communication entre eux et les fabricants de ce vaisseau.

— À quoi ça sert d’en causer ? intervint Abzalon. Ce qui a été fait ne peut plus être défait.

— Juste, j’essaie seulement de trouver une solution à un problème mal défini par les mentalistes.

— Quel problème ? demanda Torzill. Les Kroptes ne feraient pas de mal à une zihote. Du genre à te tendre leur deuxième femme quand tu leur piques la première. Ils peuvent : il leur en reste encore deux ou trois… »

Un rire enroué s’échappa de la gorge de l’infirme. Le Taiseur se leva, se rendit près de la porte restée ouverte, resta un moment à écouter les cris et les rires provenant des coursives et des places. Tenaillé par la faim, il guettait avec une certaine impatience le passage des chariots automatiques. Le vacarme enflait, ponctué par des coups sourds, des insultes, des hurlements. On se battait quelque part, avec une ardeur, une volonté de détruire que les deks n’avaient plus manifestées depuis leur transfert dans L’Estérion.

« Ce serait une erreur que d’entamer avec les Kroptes une relation basée sur la domination, murmura le Taiseur. D’une part ils finiraient par oublier leur idéaux pacifiques pour défendre leur peau, d’autre part nous entrerions dans une spirale de violence qui risquerait de nous emporter nous-mêmes.

— Il n’y a pas d’autre façon de traiter avec eux, insista Torzill. Ces fanatiques religieux ne s’inclineront que par la force ! »

Par-dessus son épaule, le Taiseur lui lança un regard sévère.

« Tu oublies une chose, Torzill : nous sommes habitués à l’exil, à l’enfermement, à la privation, eux n’avaient jamais encore quitté le continent Sud.

— Et alors ?

— Alors, dans les situations instables, les repères se modifient, les morales les plus intransigeantes se désagrègent, les esprits les plus fermés s’entrouvrent. Ils ne nous accueilleront pas nécessairement avec hostilité, à la condition que nous nous comportions comme une société organisée et que nous expédions une ambassade restreinte chargée de nouer les premiers contacts.

— L’aro ne palabre pas avec le yonak, il se jette sur lui pour l’égorger ! »

L’expression du Taiseur se modifia, redevint ce masque dur et impénétrable qu’il n’avait jamais abaissé dans l’enceinte du pénitencier.

« Nous pousser à la guerre contre les Kroptes ne te vengera pas de ton infirmité, Torzill, lança-t-il d’un ton cassant, presque menaçant. Le petit moncle avait raison tout à l’heure : nous avons une occasion de repartir sur de nouvelles bases, ne la gâchons pas.

— Le problème, c’est de convaincre les autres et de décider du nombre d’hommes qui formeront la première ambassade, intervint Lœllo.

— À mon avis, quarante est le bon nombre : il est assez imposant pour créer un effet de masse, assez restreint pour ne pas déclencher une réaction de panique.

— Tout le monde va vouloir en être, avança Abzalon. Qui les choisira ? »

Du plat de la main, le Taiseur essaya de discipliner ses rares cheveux rebelles sur son crâne et sur son front.

« Quelqu’un qui sache manipuler les esprits, répondit-il.

— Quelqu’un comme toi, pas vrai ? »

Le Taiseur acquiesça d’un signe de tête.

« Une tête pensante n’est rien sans un bras puissant. J’ai besoin de toi, Ab, de la crainte que tu leur inspires.

— Tu paraissais plutôt en avoir peur chez les robes-noires. »

Le Taiseur s’avança vers la couchette sur laquelle était assis Abzalon et lui posa la main sur l’épaule.

« La violence n’est ni une bonne ni une mauvaise chose, elle te sert ou te nuit. Tout à l’heure, elle te nuisait parce que tu en étais la première victime…

— Ce vieux taré de moncle voulait nous tuer, merde !

— Quand tu lui as arraché son flingue, ta violence te servait, Ab. Quand tu as voulu lui vider le crâne, ce sont tes propres fantômes que tu pourchassais. Tu as massacré plus de cent femmes à Vrana, et pourtant tu n’as pas réussi à éliminer celle qui t’a fait si mal, n’est-ce pas ?

— J’la connais pas !

— Bien sûr que non, elle se terre dans ton inconscient, comme un démon qui se serait installé dans ton cerveau et qui appuierait sur le levier de ta colère à chaque fois que tu croises quelqu’un qui lui ressemble.

— Le Qval… » commença Abzalon.

Il ne put en dire davantage, sa voix s’étrangla dans sa gorge, il se pencha vers l’avant, enfouit son visage dans ses mains.

« Qu’est-ce que t’en dis, Ab ? » demanda doucement le Taiseur.

Abzalon se redressa, un sourire timide sur les lèvres. Il saisit le foudroyeur et le brandit avec gravité, comme s’il levait l’une des innombrables reliques de la religion astaférienne.

« Si j’peux servir à quelque chose une fois dans ma vie, je suis ton homme. »