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Rassembler et convaincre les cinq mille deks s’avéra une entreprise malaisée. Il fallut d’abord trouver un endroit assez grand pour les contenir tous. Lœllo suggéra les salles aux alvéoles, une proposition acceptée bien que le trajet fût parsemé d’embûches, de puits antigravitationnels, de RS volants, de coursives leurres qui ne donnaient sur nulle part. Ils durent ensuite réfléchir à un moyen de convoquer les autres et de s’assurer que la majorité d’entre eux participeraient à l’assemblée. Ils chargèrent de cette tâche leurs voisins de cabine, qu’ils promirent d’inclure dans la première ambassade. Lorsque les messagers se furent dispersés dans les différents niveaux, le Taiseur, Lœllo et Abzalon s’engagèrent dans le labyrinthe et se dirigèrent vers la salle aux alvéoles afin, selon le Taiseur, d’étudier la disposition des lieux, laissant Torzill seul avec son croquis, ses pointes de fourchette, ses pots d’encre, sa détresse et ses récriminations.

Ils traversèrent sans encombre les trois coursives contrôlées par les RS, ayant observé, au cours de leurs explorations précédentes, que les sentinelles automatiques n’intervenaient pas pourvu qu’on franchît leurs zones de surveillance en rampant très lentement, en s’immobilisant au besoin si l’une d’entre elles, alertée par un mouvement un peu trop brusque ou un grincement inhabituel du plancher, se détachait du plafond et les survolait dans un faible grésillement qui résonnait alors comme un épouvantable vacarme. Il leur suffit de suivre les signes gravés sur le métal pour atteindre sans encombre la première salle des alvéoles. Avec ses soixante-dix mètres de long et ses quarante de large, le Taiseur évalua sa capacité d’accueil à trois mille cinq cents hommes environ. Éclairée par des rampes lumineuses moins agressives que dans les quartiers, elle offrait une hauteur suffisante, six mètres, pour donner un tour solennel à l’assemblée. La vingtaine de piliers qui soutenaient l’ensemble accentuaient sa ressemblance avec un temple. Le métal y était moins omniprésent, moins oppressant que dans les coursives et les cabines.

Le Taiseur choisit de s’installer sur un relief de forme alvéolaire un peu plus haut que les autres et situé au fond de la pièce, à la place habituelle des autels et des chaires. Les alvéoles n’étaient pas de simples éléments d’assemblage, encore moins des motifs décoratifs, mais les toits de salles localisées au niveau inférieur et qui, étant donné leur herméticité, contenaient probablement des chargements précieux, inaccessibles en tout cas aux passagers du vaisseau.

Ils attendirent une bonne heure avant que les premiers deks ne fassent leur apparition. Elaïm se détacha du groupe, traversa la salle d’une allure furieuse, se planta devant l’alvéole où se tenait le Taiseur. Abzalon déverrouilla discrètement le cran de sûreté du foudroyeur. Il ne portait pas l’ancien pilote dans son cœur depuis qu’il s’était moqué des perceptions extrasensorielles de Lœllo.

« À quoi rime tout ce cirque ? aboya Elaïm dont la voix puissante se répercuta sur le plafond et sur les piliers de la salle. Qu’est-ce qui t’a pris de convoquer les hommes dans cette salle ? Plus d’une centaine ont été touchés par les rayons paralysant des RS ! »

Le Taiseur marqua un temps de silence avant de répondre.

« Il me semble important, essentiel même, que nous nous réunissions pour prendre une décision.

— Chacun est assez grand ici pour prendre ses décisions. Nous avons assez reçu d’ordres dans notre putain de vie !

— Qui te parle d’ordres ? Je n’ai nullement l’intention de prendre la place de ce fumier d’Erman Flom, je souhaite seulement que nous discutions de la nouvelle situation, que nous cherchions ensemble une solution. »

Les deks continuaient d’affluer, se répartissaient dans les différents recoins de la salle, s’entassaient sur les alvéoles ou s’asseyaient à même le plancher.

« La solution est simple, grogna Elaïm. Chacun est maintenant au courant de ce qu’il y a de l’autre côté et chacun est libre d’aller y faire son marché.

— Tu oublies une chose : les femmes kroptes ne sont ni des légumes ni des morceaux de viande ! »

Le Taiseur observa l’assistance qui grossissait de minute en minute.

« Tu crois vraiment qu’elles nous suivront si nous ne les y obligeons pas ? avança Elaïm.

— On peut toujours le leur proposer.

— Tu ne convaincras personne : tous ici ne pensent qu’à fourrer leur queue dans une chatte.

— Laisse-moi au moins essayer. »

Elaïm leva un index rageur sur son interlocuteur.

« Tu resteras toute ta vie un mentaliste, un manipulateur, un de ces maudits mutants qui veulent tout régenter ! »

Le Taiseur s’abstint de répliquer. Il n’avait pas d’énergie à dépenser pour tenter de convaincre un homme qui ne représentait que lui-même et se montrait un peu trop pressé de toucher les dividendes de ses actions. Elaïm parut un moment sur le point de sauter sur l’estrade, mais il n’insista pas lorsqu’il vit Abzalon se détendre comme un ressort et braquer l’extrémité du foudroyeur en direction de sa poitrine. Il recula et s’assit sagement sur le rebord d’une alvéole.

Lorsque plus de trois mille deks se furent entassés dans la salle, le Taiseur écarta les bras pour réclamer le silence. Au-delà des premiers rangs, la lumière douce des rampes enflammait les nuées de poussière soulevées par le remue-ménage et associaient les piliers et les visages dans une brume diffuse. Debout au pied de l’alvéole, Abzalon et Lœllo faisaient face à une mer humaine qui pouvait à tout instant se soulever et les submerger.

« Vous savez maintenant que nous ne sommes pas seuls à bord de ce vaisseau, déclara le Taiseur d’une voix forte après que les murmures se furent apaisés. Les moncles nous ont appris que cinq mille Kroptes avaient été embarqués en même temps que nous. Comme les patriarches kroptes sont polygames, nous pouvons en déduire que trois mille femmes au moins nous attendent de l’autre côté. »

Des cris, des sifflets, des rires montèrent de l’assistance, des vagues houleuses agitèrent la mer et s’échouèrent au pied des alvéoles. L’enceinte métallique métamorphosait les clameurs en mugissements de tempête. Nerveux, Abzalon résista tant bien que mal à l’impulsion de tirer dans le tas. Il avait jadis assisté aux lynchages d’Astafériens ou de frères omniques orchestrés par les robes-noires du Moncle. Les multitudes en furie lui inspiraient de l’aversion. Il avait toujours ressenti la nécessité d’être seul pour traquer et décortiquer ses proies : à ses yeux, un rituel perdait toute signification dans l’anonymat de l’hystérie collective.

Les deks finirent par réintégrer leur place et le calme se rétablit peu à peu.

« Nous avons été trop longtemps privés de femmes pour ne pas saisir l’occasion », reprit le Taiseur.

Des approbations, des grognements ponctuèrent sa phrase, mais ne provoquèrent pas l’indescriptible charivari qui avait suivi son entrée en matière.

« Nous avons deux façons de procéder : la première, c’est de nous armer et de passer immédiatement dans l’autre partie du vaisseau. À la condition que nous disposions de combinaisons isothermes en quantité suffisante pour franchir tous ensemble les sas. Ensuite, nous massacrons les Kroptes et nous violons leurs femmes. »

Abzalon et Lœllo s’attendirent à un nouveau déferlement d’enthousiasme, mais ce furent de simples murmures, des bourdonnements de zihotes, qui se répandirent de bouche en bouche d’un coin à l’autre de la salle.

« C’est évidemment la solution la plus simple, poursuivit le Taiseur. Les Kroptes sont des êtres pacifiques, et nous, nous sommes les rescapés de Dœq, nous avons survécu à tous les combats, à toutes les saloperies, et même cette ordure d’Erman Flom n’a pas réussi à nous achever ! »