Un bref tollé souligna la prononciation du nom de l’ancien directeur du pénitencier.
« Cependant, en y réfléchissant d’un peu plus près, je me suis aperçu que cette victoire facile serait aussi la plus cuisante de nos défaites, ajouta le Taiseur. D’abord, les femmes kroptes ne nous pardonneraient jamais d’avoir massacré leurs maris, leurs enfants, de les avoir prises par la force. Elles exploiteraient nos moindres faiblesses, notre sommeil, notre abandon, pour se venger, nous égorger, nous empoisonner ou encore nous castrer. La suite de notre voyage se déroulerait dans un climat permanent de suspicion et de peur. Ensuite, nous plongerions dans une spirale infernale de violence et nous recréerions les mêmes conditions d’existence qu’à l’intérieur des murs de Dœq. Ceux qui auraient été privés de femme estimeraient juste d’être servis à leur tour et n’hésiteraient pas à tuer pour parvenir à leurs fins, de la même manière que nous nous sommes entre-tués à Dœq pour une couchette ou un morceau de rondat. Enfin, nous aurions manqué l’opportunité de nous libérer de notre passé et de nous engager dans une voie nouvelle. Hormis les victimes de l’injustice, et ceux-là n’avaient pas assez de rage pour survivre à Dœq, nous avons tous été condamnés pour des crimes. Moi-même je… »
Le Taiseur n’avait jamais parlé à quiconque des motifs de son incarcération, et il lui était visiblement pénible d’extraire l’aveu de sa gorge. Aucun bruit, pas même un chuchotement, pas même le ronronnement diffus du réacteur, ne troubla le silence irrespirable qui ensevelissait la salle aux alvéoles.
« J’ai eu un moment de folie au cours duquel j’ai égorgé toute la population d’un village des montagnes noires, hommes, femmes et enfants. Ils ne m’avaient rien fait, mais je sortais d’une solitude de vingt ans et je ne supportais plus de les entendre parler, rire et chanter. » Il tourna légèrement la tête et fixa Abzalon : « Je ne me supportais plus moi-même, je suppose, mais je n’ai pas eu le courage de me donner la mort et je me suis vengé sur la population de ce village. Le résultat, c’est que je n’ai pas encore fini de me vomir… »
Il n’était plus en cet instant le personnage énigmatique, inquiétant, qui avait traversé la vie pénitentiaire retranché dans ses secrets, mais un homme qui acceptait de partager l’horreur de son passé.
« La deuxième solution ? cria quelqu’un.
— Elle sera plus compliquée, plus longue, plus féconde également. Nous formons une ambassade de quarante unités, nous nouons un contact officiel avec les Kroptes, nous leur exposons nos problèmes et nous négocions avec eux une solution équitable.
— Conneries ! gronda Elaïm en se levant et en se tournant vers l’assemblée. Les Kroptes n’accepteront jamais de nous recevoir. Ils sont encore plus fanatiques que les robes-noires ! Ils méprisent les Estériens du Nord. Ils refuseront même d’ouvrir la bouche devant nous de peur d’être souillés. »
Elaïm avait été jusqu’alors un compagnon plutôt agréable, voire important de par sa connaissance des engins spatiaux, mais le triomphe qu’il avait remporté auprès des deks en s’empressant de leur annoncer la présence de femmes à bord avait réveillé en lui des penchants belliqueux. Sa fonction de pilote lui avait valu un certain prestige sur Ester, et il ne tolérait pas que le Taiseur, formé à l’école de la manipulation mentale, s’approprie son succès.
Tiraillé entre ses propres pulsions et les recommandations du Taiseur, Abzalon regrettait de s’être écarté de la ligne de conduite qu’il s’était fixée à Dœq. Là-bas, il n’aurait même pas laissé à Elaïm le temps d’ouvrir la bouche.
« Garde tes conseils pour toi ! siffla l’ancien pilote. Nous sommes assez grands pour nous débrouiller seuls ! »
Déjà des hommes se levaient, brandissaient un poing menaçant, se dirigeaient vers le fond de la salle.
« Qu’est-ce que tu cherches à prouver ? riposta le Taiseur.
— Ni toi ni le monstre que tu as choisi comme aro domestique ne nous dicteront notre conduite ! »
Un voile rouge tomba sur les yeux d’Abzalon. Il entrevit les courants qui convergeaient vers l’alvéole. Certaines zones de la mer restaient calmes. La plupart des deks attendaient que la tempête s’apaise pour se prononcer.
« J’crois bien que ce connard t’a traité de monstre », souffla Lœllo, calé derrière Abzalon.
CHAPITRE X
L’AMBASSADE
Les mille démons de l’Egon surgirent des ténèbres et environnèrent Ellula. Toute la nuit, ils l’assiégèrent, tentèrent de forcer les portes de son corps et de son esprit. Il y avait là les sept démons principaux : Orn, le démon de la colère, Var, le démon de l’orgueil, Faz, le démon de la luxure, Pem, le démon de l’abus, Ziv, le démon de l’envie, Uïu, le démon de la paresse, et Wax, le démon de la transformation. Chacun d’eux commandait une légion de cent quarante et un soldats aux visages hideux, aux corps poilus, aux mains et aux pieds griffus.
Ellula s’entailla le ventre, dessina sur le sol un cercle protecteur avec son sang, puis, jusqu’à l’aube, elle invoqua l’ordre cosmique afin qu’il la soutînt dans son combat. L’Egon, l’entité chargée par les seigneurs des ténèbres d’anéantir les êtres humains, avait décidé de capturer la première femme arrivée sur la planète Ester afin d’entraîner toutes les autres à sa suite dans la corruption et l’autodestruction. Ellula traversa des moments difficiles, pleura des larmes d’amertume, éprouva les pires souffrances, faillit à maintes reprises capituler devant les créatures qui la harcelaient, mais à chaque fois qu’elle sentait le souffle brûlant des démons sur son visage ou entre ses jambes, elle se ressaisissait, les repoussait et demeurait vigilante. Elle entonna des chants de son enfance pour se donner du courage, et si pure était sa voix que les mille démons de l’Egon en furent saisis d’effroi et s’éloignèrent en poussant des gémissements horribles.
Vint le petit jour, ce moment magique où les frayeurs s’enfuient sur les premiers rayons de l’A, où les créatures des ténèbres regagnent leur sombre tanière. Les démons essayèrent une dernière fois de posséder Ellula, puis, comprenant qu’ils n’y parviendraient pas, ils se retirèrent avant d’être foudroyés par la lumière de l’A. Une musique glorieuse se fit alors entendre dans les cieux, une clarté éblouissante environna Ellula et pansa ses plaies.
C’est ainsi qu’elle enseigna l’intransigeance aux femmes devant les manœuvres perverses des mille démons de l’Egon.
Des coups sourds ébranlèrent les pans de cloison qui bouchaient l’unique entrée du niveau 20. Les quatre femmes suspendirent leurs travaux et se consultèrent du regard. Cela faisait maintenant plus d’un mois qu’Ellula avait été exilée chez les ventres-secs, et elle s’était habituée à sa nouvelle existence, à cette vie qui s’écoulait comme un maigre filet d’eau entre deux rochers, à ce silence morne que troublaient parfois les disputes entre Mohya et Sveln et qu’envoûtaient chaque fin de journée – après le troisième repas – les chants de Clairia. Le temps s’étiolait en travaux de couture, en confection de rideaux, de robes, de couvertures, d’oreillers, de matelas, destinés principalement à meubler une solitude et une mélancolie grandissantes. Des visions lui rendaient de temps à autre visite, trop brèves et trop désordonnées pour qu’elle réussît à leur donner une explication cohérente, mêlant les paysages estériens à l’environnement du vaisseau, les personnages du passé à des inconnus à la laideur repoussante, les batailles furieuses et sanglantes aux scènes intimistes et tendres. Ses dernières menstrues avaient été douloureuses, exténuantes, sans qu’elle sût si ce dérèglement était lié à sa claustration ou au désordre de ses visions.