Une deuxième série de chocs ébranla les plaques métalliques. Mohya fut la première à se lever et à sortir de la chambre, aussitôt suivie de Sveln. Ellula et Clairia leur emboîtèrent le pas, traversèrent à leur tour la deuxième chambre désertée par ses occupantes, gagnèrent la coursive où s’étaient déjà rassemblées de nombreuses ventres-secs. Elles se dirigeaient en papotant et riant vers l’entrée de la coursive, se demandaient si les patriarches avaient décidé de mettre fin à leur réclusion ou s’ils leur amenaient une nouvelle pensionnaire. Ce tapage brisait leurs habitudes et leur offrait un sujet de conversation.
Ellula se laissait emporter par le flot mais ne partageait pas leur insouciance. Elle percevait une sourde menace dans ces coups portés contre les panneaux métalliques qui les isolaient des autres Kroptes. Ce n’étaient pas des patriarches qui se pressaient dans la coursive condamnée, mais des hommes ivres de violence, les bêtes féroces de ses visions. Elle ne s’était ouverte à personne de son don métapsychique, car elle avait appris à ses dépens ce qu’il en coûtait de transgresser les dogmes, et elle redoutait les réactions des victimes à qui se présentait l’occasion de se transformer en bourreaux. Seuls auraient pu la comprendre et l’accepter ceux dont la sensibilité était égale ou supérieure à la sienne, Clairia peut-être, dont le chant coulait des sources les plus profondes de son être.
Les ventres-secs se regroupèrent devant l’entrée murée de la coursive. L’inquiétude plissait le visage de Samya, la doyenne, qui ressemblait à une arachne du continent Sud dans sa robe et sa coiffe noires. Elle se tenait droite, raide, à deux mètres des panneaux fissurés, au milieu du demi-cercle qui s’était formé autour d’elle. Les ampoules de deux appliques ayant grillé les jours précédents, les lieux étaient plongés dans une semi-obscurité qui, apaisante en temps ordinaire, prenait un tour inquiétant dans ce contexte. Les ventres-secs avaient cessé de parler, même celles qui, comme Ellula et Clairia, se tenaient au six ou septième rang et ne distinguaient rien d’autre qu’une forêt de coiffes.
Un nouveau choc ébranla une plaque métallique, la fendit de haut de bas, la vibration se propagea au plancher et aux cloisons proches, des vociférations retentirent, féroces, blessantes. Les ventres-secs frémirent, se reculèrent, se resserrèrent l’une contre l’autre, agrandirent la distance qui les séparait de Samya. Des fauves se pressaient à l’entrée de leur domaine. Jamais les patriarches ne se seraient comportés avec une telle sauvagerie.
Un côté d’un panneau céda sous une série de coups et se renversa dans un craquement sinistre. Un bras et une jambe vêtus de gris se faufilèrent par l’étroite ouverture, puis une épaule, une tête. L’homme portait des cheveux longs et une barbe clairsemée que recouvrait une fine couche de poussière. Il brandissait un fragment métallique taillé en pointe et dont la lame paraissait tranchante bien que sommairement aiguisée. Ses yeux clairs, fiévreux, examinèrent d’abord Samya avant de se promener sur les têtes des ventres-secs qui entouraient la doyenne. Les déchirures de sa chemise dévoilaient sa peau blême, le bas de son pantalon s’en allait en lambeaux. Un deuxième homme se glissa à sa suite, puis un troisième, un quatrième, qui, à l’aide de leviers et de masses fabriqués avec des matériaux de récupération, dégagèrent entièrement le passage. Tous jeunes, barbus, hirsutes, sales, dépenaillés, comme s’ils avaient traversé un désert de plusieurs milliers de kilomètres sans prendre le temps de se reposer, de se changer ou de se laver. Il y en avait encore entre cinquante et soixante de l’autre côté, dont quelques-uns coiffés de chapeaux kroptes. Les uns étaient armés de longues piques aux pointes acérées, d’autres de barres aux extrémités renflées, d’autres encore de sabres grossiers aux lames évasées. Leurs yeux exorbités, leurs rictus, la poussière qui uniformisait leur visage et leurs vêtements les apparentaient à un essaim d’insectes géants, à une cohorte des mondes ténébreux. Ils ne bougeaient pas, guettant un signe du premier d’entre eux qui s’était introduit dans le niveau 20 et qui semblait être leur chef.
« Qui êtes-vous et que voulez-vous ? demanda Samya, tendue, très pâle sous sa coiffe noire.
— Nous sommes simplement venus réparer une injustice, répondit l’homme aux yeux clairs sans cesser d’examiner les ventres-secs des premiers rangs.
— Qui vous envoie ? »
Il lança à la doyenne un regard acéré, presque douloureux.
« Personne. Nous ne reconnaissons plus l’autorité des eulans et des patriarches.
— Vous êtes… kroptes ? »
Cela expliquait les barbes, les chapeaux, les chemises, les pantalons, vestiges pitoyables des tenues traditionnelles des fermiers du continent Sud.
« Si être kropte signifie vouer une obéissance aveugle à des vieillards tyranniques, alors nous ne sommes plus kroptes. Si être kropte consiste à nous offrir sans défense aux coups de nos ennemis, alors nous ne sommes plus kroptes.
— Quels ennemis ?
— Nous ne sommes pas seuls à bord de L’Estérion : un vieux prêtre de l’Église monclale nous a prévenus que cinq mille anciens détenus du continent Nord sont enfermés dans une autre partie du vaisseau et s’apprêtent à lancer une offensive générale sur les domaines. »
Ces paroles agrandirent de stupeur et d’effroi les yeux des ventres-secs.
« Que veulent-ils ? demanda Samya.
— Que peuvent bien vouloir cinq mille hommes qui ont été privés de femmes pendant plusieurs années ?
— Et c’est pour cette raison que vous avez fracturé l’entrée de notre domaine, pour nous donner en pâture à ces enragés et protéger vos épouses ? »
L’épée rudimentaire de son vis-à-vis grinça sur le plancher.
« Tôt ou tard, ils auraient découvert votre présence ! vitupéra-t-il. Nous sommes venus vous prévenir et vous donner la possibilité de vous défendre.
— Comment une centaine de femmes pourraient-elles se défendre contre cinq mille hommes ?
— En acceptant de renoncer au dogme de la non-violence, en rejoignant nos rangs.
— Combien êtes-vous ? Cinquante ? Soixante ? Le rapport est de un contre cent…
— L’étroitesse des coursives et des cabines favorise les groupes restreints. De plus, nous avons exploré notre territoire de fond en comble, nous en connaissons chaque passage, chaque recoin.
— Qu’en disent les autres ?
— Leur avis n’a aucune espèce d’importance. Ils vous ont chassées, condamnées à l’errance sur le continent Sud, enfermées dans ce niveau comme des yonakas dans une étable. Les patriarches espèrent l’intercession de l’ordre cosmique, mais aucun héros de l’Amvâya, aucune tempête, aucun feu divin n’est intervenu pour empêcher l’invasion du continent Sud. Nous avons choisi de prendre notre vie en main. Nous mourrons peut-être, mais au moins nous aurons lutté, nous aurons essayé de changer le cours des choses.
— Qu’attendez-vous de nous ? Nous ne savons que tisser, coudre, broder, soigner, parler, chanter pour certaines d’entre nous… »
Le visage de la doyenne avait recouvré des couleurs, et elle parlait à nouveau d’une voix claire et ferme. Les ventres-secs n’avaient rien à craindre des intrus : même s’ils s’en défendaient, même s’ils avaient coupé les ponts avec l’ordre cosmique et ses représentants, ils restaient des Kroptes, des hommes conditionnés par le respect de la vie humaine, ils affichaient une violence trop démonstrative, trop caricaturale pour être vraiment prise au sérieux. Quant aux cinq mille détenus dont ils annonçaient la venue, ils ne revêtaient pour l’instant aucune réalité concrète. Samya se demandait même s’ils n’étaient pas les produits de l’imagination enfiévrée de ces guerriers à la fois grandiloquents et dérisoires. Les voyages dans l’espace avaient peut-être des conséquences désastreuses sur l’esprit de certains passagers, comme ces marins perdus sur l’océan bouillant qui métamorphosaient en monstres les volutes de brume et les vagues ourlées d’écume.