Выбрать главу

« Vous et nous, nous formons le noyau d’un nouveau peuple, affirma l’homme aux yeux clairs avec emphase. Vous parce que vous avez été bannies, nous parce que nous avons été rejetés. Et nous devons lutter pour affirmer notre identité, pour planter nos racines, comme nos ancêtres ont livré combat contre les clones sur le continent Nord.

— Qui vous dit que nous avons envie d’appartenir à un nouveau peuple ?

— Choisir la passivité, c’est choisir la mort ! Plusieurs millions de Kroptes ont été dépossédés de leurs terres, cinq mille autres risquent d’être massacrés s’ils refusent de prendre les armes.

— Je ne m’explique toujours pas votre intérêt pour nous : nous ne vous serions d’aucune utilité dans une bataille. »

L’homme aux yeux clairs se dressa sur la pointe des pieds pour tenter de discerner les ventres-secs des deuxième et troisième rangs.

« Nous sommes célibataires, et les hommes ont besoin de femmes pour procréer.

— Vous pourriez les choisir parmi les jeunes filles qui… »

Il interrompit la doyenne d’un geste de la main péremptoire, presque menaçant.

« Nous n’avons que faire de femmes qui ne connaissent de la vie que les commandements de l’épouse et quelques prières à l’ordre cosmique ! »

Un mouvement agita le groupe des ventres-secs. Ellula s’en extirpa, traversa l’espace vide entre les femmes du premier rang et la doyenne, se planta en face de l’homme aux yeux clairs. Il eut un mouvement de surprise, puis, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, il la contempla un long moment, s’attarda sur les broderies de sa robe, sur les torrents ambrés et soyeux qui dévalaient ses épaules et sa poitrine.

« C’est moi que tu cherches, Eshan ? »

Un sourire crispé s’esquissa sur le visage du jeune Peskeur mais, loin de dissimuler son embarras, il ne réussit qu’à le souligner.

« Je viens dissiper un malentendu, murmura-t-il.

— Un malentendu ? Où étais-tu lorsque les patriarches me relevaient sur la place ? Qu’ils m’exhibaient nue devant les autres ? Qu’ils me jugeaient et m’exilaient au niveau 20 ? »

Jamais Samya et les ventres-secs n’avaient perçu une telle colère dans les yeux et la voix d’Ellula. La benjamine du groupe était d’une rare discrétion, et ses compagnes mettaient sur le compte d’une mélancolie compréhensible les périodes où elle se murait dans un silence maussade que rien, pas même la sollicitude de Clairia, ne parvenait à distraire.

« Je me tenais prêt à intervenir au cas où ils t’auraient condamnée à mort, se défendit Eshan. J’ai entendu l’eulan Paxy prononcer ton bannissement chez les ventres-secs et j’ai attendu le moment propice pour te délivrer.

— C’est avant qu’il fallait te manifester, lorsque tu avais encore la possibilité de me disculper.

— Tu attaches trop d’importance aux jugements des patriarches…

— Moins que toi, Eshan Peskeur ! Tes aveux t’auraient sali à leurs yeux, aux yeux de ton père, aux yeux de ta mère. »

Eshan blêmit, serra le manche de son arme à s’en faire craquer les jointures. Il n’était plus en cet instant le guerrier arrogant qui s’était introduit dans le niveau 20 quelques minutes plus tôt, mais un enfant désemparé, fragile, dont la superbe se délitait sous les mots de son accusatrice.

« Je suis venu payer ma dette…

— Le jugement de l’eulan Paxy t’arrangeait, poursuivit Ellula d’une voix qui se gonflait de fureur. Il m’arrachait des bras de ton père et te donnait la possibilité de me reprendre ultérieurement, en toute impunité. Je ne crois pas que tu aies agi pour le bien commun, mais par intérêt, par calcul. C’est ainsi que se comportent les lâches. Et maintenant, que comptes-tu faire ? Me violer devant tes complices ?

— Écoute-moi, Ellula…

— Épargne-moi tes suppliques, Eshan Peskeur ! Ce que tu n’as pas réussi à obtenir par la loi ou l’ordre cosmique, tu essaies de le prendre par la force, et tu veux entraîner tous les autres sur ton chemin de violence. Même si cinq mille criminels s’apprêtent à nous envahir, et je le crois car je les ai aperçus dans mes visions, je ne te suivrai pas, je n’appartiendrai pas à ton peuple, je ne serai jamais à toi. »

Les rayons étincelants qui jaillissaient de l’ouverture fracassée de la coursive enflammaient sa chevelure et son visage. Les ventres-secs et Samya la considéraient d’un air stupéfait, impressionnées par sa détermination, abasourdies par la révélation de ce don métapsychique qu’elle leur avait jusqu’à présent caché. Les hommes, regroupés dans la coursive, lui jetaient des regards haineux car, en insultant le guide qui les menait vers leur destinée glorieuse, c’étaient eux-mêmes qu’elle offensait, c’était leur rêve qu’elle piétinait.

« Je te protégerai contre ta volonté, Ellula, répliqua Eshan d’une voix qu’il s’efforçait de raffermir. Je me battrai jusqu’à la mort pour que tu ne tombes pas entre les mains de ces monstres.

— Défends-toi contre toi-même, contre le monstre qui vit en toi, je ne t’en demande pas plus. »

Eshan leva son arme, s’immobilisa pendant quelques secondes dans une attitude menaçante, puis il pivota subitement sur lui-même et se dirigea d’une foulée saccadée vers l’entrée de la coursive.

« La porte de votre prison reste ouverte, dit-il avant de s’engager dans le passage. Au cas où vous changeriez d’avis, vous pourrez nous contacter au domaine 1, cabines 20 à 25. »

Après que ses hommes et lui eurent évacué les lieux, les ventres-secs se pressèrent autour d’Ellula et la harcelèrent de questions. Elle dut leur raconter par le détail son mariage avec Isban Peskeur, la première caresse et le premier baiser d’Eshan dans l’étable, l’intervention de Kephta, la troisième épouse, la tentative de viol du fils Peskeur dans le vaisseau, l’irruption d’un groupe de patriarches et de l’eulan Paxy, son procès, sa condamnation à l’exil.

« Il a cru que tu te promettais à lui en répondant à ses avances, commenta Elja, une femme entre deux âges réputée pour passer en quelques secondes du rire aux larmes.

— Les hommes, ils vous embrassent, ils vous caressent un sein, ils croient que le corps entier leur appartient ! s’exclama Ombilla, une petite boulotte qui s’était autoproclamée adjointe de Samya et qui, à ce titre, se croyait obligée de régenter la vie de ses compagnes avec une voix stridente et une maladresse désespérante.

— Ils sont capables de toutes les folies pour nous planter leur dardelet entre les cuisses ! gloussa une autre.

— Fallait voir les patriarches se glisser dans les granges en pleine nuit ! Aussi excités que les yonaks en rut.

— Sauf qu’ils n’ont pas la même… importance que les yonaks en rut ! »

Éclat de rire général, puis elles se remémorent les propos préoccupants d’Eshan Peskeur, et les visages redeviennent sérieux, se figent dans la lumière qui étire les ombres et sculpte les traits.

« Tu as vraiment des visions ? s’enquiert Samya.

— Depuis ma petite enfance, répond Ellula. J’ai subi le rituel de l’exorcisme à onze ans au grand temple de l’Erm, mais l’ordre cosmique n’a jamais cessé de m’envoyer des révélations. Elles n’arrivent pas toujours dans l’ordre : je sais par exemple que les Kroptes ont été exterminés sur le continent Sud. J’ai vu les cadavres de mon père, de sa première épouse et de ma mère dans une fosse, avec des centaines d’autres autour d’eux. On les avait déshabillés afin, je suppose, de récupérer leurs vêtements. »