Les fronts se plissent, les yeux s’humectent. Elles ne doutent à aucun moment de la parole d’Ellula, elle savent que la vérité s’écoule par sa bouche. Elles ont laissé là-bas des parents, des frères, des sœurs, des neveux, des nièces, et, même si leur famille les a reniées, elles ressentent la souffrance, le vertige de la séparation. Quelques-unes éclatent en sanglots, d’autres se mordent les lèvres ou se tordent les mains, d’autres pleurent en silence, d’autres enfin adressent une prière à l’ordre cosmique.
« Pourquoi nous l’avoir caché ? »
Aucune acrimonie dans la voix de Samya, le reproche est amical, bienveillant.
« La vie m’a enseigné à exercer ma méfiance, répond Ellula. J’ai souffert dans ma chair et dans mon âme lorsque l’eulan de l’Erm m’a fouettée en public avec une branche de zédrier. Les gens n’ont pas envie d’entendre les avertissements de l’ordre cosmique, ils m’estiment responsable des malheurs qui les frappent.
— Qui d’autre qu’une ventre-sec saurait le mieux comprendre celles et ceux que la vie a meurtris ? affirme Samya. Notre cœur n’a pas la dureté de celui d’un eulan ou d’un patriarche. Nous avons connu le mépris des hommes, mais également leurs aspects les plus intimes, les plus sincères, lorsqu’ils s’abandonnaient dans nos bras avec la confiance d’un enfant. Avec nous, ils n’étaient plus prisonniers de leur rôle, ils ne trichaient pas, ils dénudaient leur corps et leur âme, ils osaient se montrer tels qu’ils étaient, violents, fragiles, généreux, cruels, affamés de caresses, de tendresse. Nous n’aurions rien appris si nous nous laissions encore abuser par les apparences kroptes. Ce garçon… comment s’appelle-t-il déjà ?…
— Eshan Peskeur.
— … exprime tout haut ce que les autres ont enfoui au plus profond d’eux pendant des siècles. Nous ne t’aurions pas jugée, Ellula, nous sommes des confidentes, des puits sans fond qui recueillent les eaux perdues, les trop-pleins. »
Ellula baisse la tête, trop émue pour articuler le moindre son. Les larmes qui perlent à ses cils se décrochent, roulent sur ses joues. Elle mesure soudain le sacrifice de ces femmes condamnées à l’errance et au silence perpétuels. Elles ont recueilli et gardé pendant des siècles les inavouables secrets de ceux-là mêmes qui les ont bannies. Chassées de ferme en ferme, elles ont été les exutoires, les courants d’air qui dépoussièrent, qui dispersent les miasmes. En ouvrant des espaces de liberté dans un monde figé, elles ont entretenu son mouvement, elles lui ont évité de crouler sous le poids de sa propre rigidité.
« Parle-nous donc de ces détenus », proposa Samya.
Ellula s’essuya les joues d’un revers de manche. Les ventres-secs se resserrèrent autour d’elle. La curiosité et l’inquiétude avaient déjà supplanté la tristesse dans leurs yeux.
La file des deks s’étirait dans une coursive légèrement déclive. Après avoir franchi les sas et la passerelle surplombant la cuve de refroidissement, ils avaient retiré les combinaisons spatiales, les avaient pliées et rangées dans un réduit dont ils avaient fracturé l’entrée. Ils s’étaient ensuite regroupés et avaient traversé sans encombre le quartier des moncles. Ils n’avaient rencontré qu’un seul ecclésiastique, le petit moncle Artien, qui les avait assurés de la neutralité de ses coreligionnaires et s’était proposé de les accompagner. Ils avaient décliné l’offre, arguant que leur démarche ne concernait pas l’Église monclale. Le robe-noire s’était incliné mais il avait paru contrarié, peiné même, comme un enfant à qui l’on interdit l’entrée d’un cercle de jeux.
Abzalon marchait en tête en compagnie du Taiseur et de Lœllo. Il n’avait pas été facile de lui faire admettre qu’il devait laisser le foudroyeur dans les quartiers. On lui avait expliqué en long et en large qu’il était préférable, pour une ambassade, de se déplacer sans arme, de n’exhiber aucun objet, aucun comportement de nature agressive. Il n’avait été qu’à demi convaincu, mais il s’était plié à la volonté commune et avait caché le foudroyeur dans un endroit du labyrinthe qu’il était le seul à connaître. C’était pourtant grâce au « cracheur de feu », comme il le surnommait, qu’il était parvenu à rétablir une situation compromise dans la salle des alvéoles.
Voyant que les contradicteurs du Taiseur s’apprêtaient à submerger l’estrade, il avait visé Elaïm et pressé la détente. L’onde foudroyante avait arraché l’os frontal de l’ancien pilote. Les mains d’Elaïm avaient volé vers le haut de sa tête, comme pour protéger son cerveau dénudé, puis il s’était effondré au pied de l’alvéole, répandant dans sa chute le contenu de sa boîte crânienne. Abzalon avait aussitôt exploité le saisissement de ses partisans pour éliminer les éléments qu’il estimait les plus dangereux, les plus influents. Il avait tiré au jugé, pivotant sur lui-même avec une vitesse étonnante pour un homme de son gabarit, esquivant les coups de ses adversaires rassemblés autour de lui comme une meute d’aros enragés. Il avait été surpris de constater qu’il ne perdait pas sa lucidité ni son sang-froid. Les rangs de la meute s’étaient éclaircis et les rescapés avaient commencé à reculer. Abzalon en avait encore foudroyé deux puis il avait laissé les autres s’enfuir, certain désormais que ceux-là ne reviendraient pas à la charge. Les volutes de fumée et l’odeur de la chair calcinée s’étaient peu à peu dissipées.
« Comme tu peux le constater, Ab, la violence bien canalisée a parfois du bon, avait murmuré le Taiseur après que le silence fut retombé sur les lieux.
— On aurait pu éviter cette boucherie, bordel ! » avait grommelé Abzalon.
Il avait contemplé avec une tristesse coléreuse le canon encore fumant de l’arme.
« Tu peux rien te reprocher, était intervenu Lœllo, livide. Je sais pas ce qui s’est passé dans le crâne d’Elaïm, mais ce fzal l’a bien cherché… »
Le Taiseur n’avait eu aucun mal, ensuite, à convaincre la majorité des deks qui étaient restés passifs pendant l’affrontement. S’ils avaient adhéré avec enthousiasme à son projet d’entamer des négociations avec les Kroptes, c’était avant tout parce que les rapports de forces ne leur convenaient plus, qu’ils ressentaient confusément, eux aussi, le besoin d’asseoir leur existence sur de nouvelles fondations. L’ambassade avait été formée, en plus d’Abzalon, de Lœllo et du Taiseur, de ceux qui s’étaient chargés de convoquer les deks à l’assemblée et de vingt-cinq hommes choisis parmi les nombreux volontaires. Quelques-uns avaient protesté pour la forme, mais la promesse d’être incorporés dans les délégations suivantes les avait apaisés.
Ils s’étaient préparés pendants trois jours, avaient lavé leurs vêtements, les avaient recousus avec les moyens du bord, s’étaient rasés avec les couteaux en plastique, avaient coupé leurs cheveux, s’étaient récurés, coiffés, avaient répété leur rôle avec un sérieux entrecoupé de crises de fou rire, bref, ils s’étaient préparés à présenter le meilleur d’eux-mêmes devant ces Kroptes qui, selon le Taiseur, seraient conditionnés par le premier regard, par la première impression. Après le premier repas du quatrième jour, ils avaient pris la direction des sas, escortés par un grand nombre de deks qui avaient surmonté leur jalousie pour les encourager, pour les abreuver de conseils. Ils avaient alors ressemblé à des adolescents intimidés et excités se rendant à leur premier rendez-vous.