Quelques-uns avaient recommandé au grand Ab de ne pas trop effaroucher les femmes, et l’intéressé, l’homme qu’on avait craint d’effleurer par mégarde dans l’enceinte de Dœq, avait lui-même ri de leurs plaisanteries. Conscient de son physique repoussant, Abzalon n’attendait pas de cette expédition que les yeux d’une femme se posent sur lui. Il lui paraissait inconcevable qu’un regard féminin lui renvoie autre chose que de l’horreur ou de la pitié. Et puis il n’était pas certain de maîtriser les pulsions qui pouvaient se manifester à tout instant et le pousser à décortiquer la tête de la malheureuse. Accompagner ses amis Lœllo et le Taiseur suffisait largement à son bonheur. Il voulait également s’assurer que la rencontre avec le Qval dans les galeries souterraines du pénitencier avait réellement changé quelque chose en lui, qu’il avait dorénavant la possibilité de regarder une femme sans perdre la tête, sans être tyrannisé par ce démon funeste qui hantait les ruines de son esprit.
Abzalon et le Taiseur avaient expliqué à leur trente-huit compagnons le mode d’emploi des combinaisons dénichées dans les locaux techniques. Ils avaient ensuite ouvert les portes de sas en se remémorant les gestes d’Elaïm, puis Abzalon et Lœllo avaient conduit la troupe de l’autre côté tandis que le Taiseur refermait les portes derrière eux. Certains avaient été saisis de panique lorsque la fumée des cuves de refroidissement s’était engouffrée dans le dernier sas. La voix puissante d’Abzalon avait alors retenti par l’intercom et les avait ramenés au calme. Fustigés par son coup de gueule, ils n’avaient marqué aucune hésitation au moment de parcourir la passerelle jetée au-dessus de l’eau bouillante. Au travers du verre embué, Abzalon avait essayé d’entrevoir la forme sombre et ondulante qu’il avait cru discerner lors de son premier passage, mais il n’avait rien observé d’autre que les volutes étincelantes de vapeur et les chatoiements de lumière à la surface frémissante de la cuve. Pourtant, une petite voix tenace lui répétait qu’il n’avait pas été victime d’une illusion d’optique quelques jours plus tôt.
« Y a du monde pas loin, murmura soudain Lœllo en s’immobilisant.
— Ça t’étonne ? s’exclama le Taiseur avec un sourire. Ils sont plusieurs milliers dans le coin.
— Non, non, c’est pas ce que j’veux dire ! insista le Xartien en secouant la tête. Ceux-là atteignent l’échelon cinq. »
Derrière eux, les hommes s’étaient figés, alertés par son éclat de voix.
« L’échelon de quoi ? s’agaça le Taiseur.
— Cinq, intervint Abzalon. Ça veut dire qu’ils ont l’intention de nous étriper. Z’auriez pas dû m’empêcher de prendre le foudroyeur, chiure de rondat !
— Tu es sûr de ce que tu racontes, Lœllo ?
— Il se goure jamais ! »
Le ton d’Abzalon était devenu menaçant. Il se sentait pris au piège dans cette coursive étroite qui ne favorisait pas les individus de sa corpulence. Ils n’avaient aucun endroit où se planquer, il suffisait que deux groupes armés bloquent les issues du passage pour les foudroyer en toute tranquillité.
« Combien sont-ils ? demanda le Taiseur.
— Plus de trente en tout cas.
— Repartons tout de suite vers les sas, suggéra Abzalon.
— On ne peut tout de même pas renoncer sur la foi de simples suppositions métapsychiques, merde ! s’emporta le Taiseur. Peut-être que l’antenne de Lœllo a été détraquée par… »
Des bruits de pas, des crissements, des cliquetis l’interrompirent. Des hommes firent leur apparition dans la coursive, les uns coiffés de chapeaux, les autres tête nue. À la façon dont ils brandissaient leurs bouts de ferraille aiguisés, aux braises haineuses qui couvaient dans leurs yeux, les quarante deks comprirent qu’il ne servirait à rien de parlementer, que c’en était fini de leur rêve. Les vieux démons les avaient rattrapés.
« Replions-nous ! » glapit le Taiseur.
Ils refluèrent au pas de course, tombèrent, à l’autre extrémité de la coursive, sur une deuxième troupe qui les prenait en tenaille, s’arrêtèrent, se regroupèrent. Bien que désarmés, ils n’avaient pas d’autre choix que de défendre leur peau, que d’accepter l’engagement. Les Kroptes progressaient en rangs serrés avec une lenteur exaspérante. Jeunes, peu expérimentés à en juger par leur façon de manier leurs armes et par leur hésitation à porter les premières attaques, ils avaient sur leurs adversaires le gros avantage de connaître parfaitement le terrain.
« Tu nous a foutus dans une sacrée merde, Taiseur ! gronda quelqu’un.
— On en discutera après ! répliqua le Taiseur. Souviens-toi de Dœq et garde tes forces pour te battre. »
Un ordre claqua, et les Kroptes fondirent par vagues de trois sur les deks.
« Je prends celui de gauche, Lœllo celui de droite, Ab celui du milieu », souffla le Taiseur.
Les jambes fléchies, les mains à hauteur des yeux, Abzalon se concentra sur son adversaire, un homme ni très grand ni très costaud mais équipé d’une longue pique à la pointe ébréchée. Il ne bougea qu’au dernier moment, en même temps que l’autre tendait les bras pour l’embrocher. Il esquiva l’extrémité de la pique d’un retrait du buste, coinça la hampe entre son coude et ses côtes, s’avança d’un pas, saisit son adversaire par la barbe, la ramena à lui d’une traction tellement puissante qu’il entendit craquer ses vertèbres. Il lui fendit le crâne d’un coup de poing, puis il souleva son corps inerte et le projeta de toutes ses forces sur le groupe des Kroptes, dont certains perdirent l’équilibre et entraînèrent les autres dans leur chute. Il jeta un coup d’œil sur sa droite, vit que Lœllo frappait du pied son adversaire allongé, un coup d’œil sur sa gauche, s’aperçut que le Taiseur était en difficulté face à un homme équipé d’une sorte de sabre à la lame recourbée, leva la pique, la plongea dans le flanc découvert de ce dernier. La pointe métallique s’enfonça sous la cage thoracique du Kropte, crissa sur sa colonne vertébrale, sur les os de son bassin, ressortit de l’autre côté, se ficha profondément dans la cloison de la coursive. Le Kropte resta hébété dans un premier temps, puis il poussa un râle d’agonie, gigota comme un insecte cloué par une aiguille, bascula vers l’avant, s’enroula autour de la hampe qui l’empêcha de tomber.
« Récupérez leurs armes ! » glapit Abzalon.
Déjà, ils devaient faire face à l’offensive de la deuxième vague. Lœllo ne dut qu’à un réflexe désespéré d’éviter le tranchant d’une lame qui s’abattait sur sa nuque. Il trébucha sur le corps de l’homme qu’il venait de rouer de coups de pied, roula sur le plancher, heurta les jambes de son nouvel adversaire qui s’effondra à son tour. Une odeur de sang, doucereuse, écœurante, saturait déjà l’atmosphère confinée de la coursive. Les clameurs, les gémissements, les cliquetis, les chocs prenaient une résonance effroyable dans le boyau métallique. Abzalon arracha la pique de la cloison et du cadavre du Kropte, lui ouvrant le ventre et lui arrachant les viscères au passage. Une colère folle l’envahissait, il perdait tout empire sur lui-même, comme face à ses victimes dans les rues de Vrana. Le projet du Taiseur l’avait emballé pourtant, avait soulevé un fol espoir en lui, lui avait procuré un sentiment d’importance, le premier qu’il eût jamais éprouvé de sa vie, et les Kroptes, ce peuple soi-disant religieux et pacifique, les obligeaient à revenir plusieurs mois en arrière, transformaient L’Estérion en un nouveau Dœq, exhumaient les pulsions qu’il avait crues définitivement enterrées. L’espace de quelques secondes, il fut effleuré par la tentation d’écarter les bras et de s’avancer vers les ennemis, de leur offrir sa poitrine, de mettre fin à la malédiction de sa vie. Puis l’instinct de survie reprit le dessus, il se laissa gouverner par ses anciens réflexes, il embrocha d’un geste vif et précis le Kropte coiffé d’un chapeau qui se précipitait sur lui. Emporté par son élan, il continua d’aller de l’avant, conscient de se couper des siens, s’enfonça dans les rangs adverses en frappant de taille et d’estoc, transperça des gorges, des ventres, reçut un coup sur le bras, un autre sur le haut de la cuisse. La pointe d’un hast lui effleura l’arcade sourcilière, ripa sur son os frontal. Aveuglé par le sang, incapable de réfléchir, il avança, cogna au jugé, empoignant de temps à autre un adversaire par le col de sa chemise et le projetant avec une force inouïe contre la cloison. Il n’avait pas voulu cela, grands dieux, il avait même ri des plaisanteries qui l’avaient pris pour cible avant leur départ, baigné d’un étrange sentiment de plénitude dans lequel il avait décelé la marque du Qval. Il ne percevait plus qu’une vague rumeur, des murmures qui évoquaient le friselis des arbres, les stridulations des insectes, les soupirs d’une brise d’été. Le mur s’était reformé autour de lui, l’avait isolé du reste de l’univers. Il était le soldat des mondes ténébreux, le Holom de l’Astafer, qui se fermait aux suppliques des hommes pour trancher, pour détruire. Il frappa encore et encore, parce que le sang appelait le sang, parce que la mort vendangeait, procurait à chaque instant davantage de vigueur à son bras. Il ne sut combien de temps dura son combat, il prit soudain conscience que l’espace se dégageait, s’éclaircissait autour de lui. Avec la manche de sa chemise, il essuya le sang et la sueur de son front et de ses yeux, s’aperçut qu’il venait de déboucher sur une place octogonale déserte, traversée par des traces sanglantes qui se dirigeaient vers les différentes entrées des coursives. Il comprit que les Kroptes avaient battu en retraite et s’étaient égaillés dans toutes les directions. À cet instant seulement, il se rendit compte qu’il était blessé au bras, à la cuisse, au flanc, au front, des entailles larges, impressionnantes mais peu profondes. Il lança un regard par-dessus son épaule, aperçut les corps qui gisaient en travers du plancher, reposant sur des lits empourprés, des Kroptes mais aussi des deks. Prenant soudain peur pour Lœllo, il revint rapidement sur ses pas. Une dizaine de membres de l’ambassade, regroupés au milieu de la coursive, avaient survécu à l’assaut. Il lui fut difficile de les identifier car le sang maculait leurs traits, leurs cheveux, leurs vêtements. Il remarqua le corps de Lœllo allongé contre une cloison, et son cœur s’arrêta de battre. Il s’en approcha, s’accroupit, lui releva délicatement la tête. Il fut soulagé de croiser le regard du Xartien, un regard encore vivace bien que légèrement trouble. En revanche, la large auréole carmin qui naissait de son ventre et s’épanouissait sur son bassin l’inquiéta.