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« C’est rien… rien, gémit Lœllo. Un simple égratignure.

— Je n’en suis pas si sûr, fit une voix. Ramenons-le dans nos quartiers. »

Abzalon tourna la tête, aperçut la frêle silhouette du Taiseur, blessé aux bras et aux jambes.

« Tout ça est arrivé par ta faute, Taiseur ! » gronda un dek affalé sur le plancher.

Ils avaient l’impression de s’être fourvoyés à l’intérieur de l’un de ces abattoirs géants du continent Nord qui empuantissaient l’air à des kilomètres à la ronde.

« Je n’ai pas l’intention de fuir mes responsabilités, rétorqua l’ancien mentaliste.

— Celui qui accusera le Taiseur m’accusera aussi ! cracha Abzalon d’un ton qui n’admettait pas de réplique. Son idée était bonne, ces putains de Kroptes l’ont foutue en l’air. »

Les rescapés chargèrent sur leurs épaules les blessés – certains, la jambe ou le bras sectionnés, étaient intransportables : malgré leurs suppliques, on dut se résoudre à les abandonner sur place – et prirent le chemin du retour. De la joyeuse ambassade qui s’était ébranlée quelques heures plus tôt en portant les espoirs de cinq mille criminels ne subsistaient qu’une dizaine d’hommes blessés dans leur chair et dans leur âme, des hommes qui s’étaient présentés les mains ouvertes et à qui les Kroptes n’avaient pas laissé la moindre chance de s’expliquer, des hommes qui s’en repartaient déçus, humiliés, prisonniers de leur destin.

CHAPITRE XI

L’AUTRE RIVE

Si tu ne reçois pas d’instructions pendant un certain temps, ne t’en étonne pas. Contente-toi d’observer l’évolution des deux populations du vaisseau et attends la prochaine communication. Surtout ne prends aucune initiative : la situation exige de nouvelles analyses, les réponses appropriées te seront fournies en temps voulu.

Cela fera bientôt six ans que l’Estérion s’est élancé pour son long voyage – six ans pour nous, à peine un an pour toi –, et bien des choses se sont passées sur Ester depuis ton départ. D’abord, trois prémiaires se sont succédé pendant cette courte période : le prémiaire Genko a été assassiné – on le sait à présent de source sûre – par l’ancien tertiaire Sëlmik, qui lui-même a été destitué deux ans plus tard et jeté dans un puits bouillant par un cartel d’officiers supérieurs dont l’un, le commandant Zjor, s’est autoproclamé empereur (Zjor Ier, tu te rends compte…) après s’être débarrassé de tous ses complices. Nous sommes convaincus que l’Église monclale a joué la carte de l’armée pour prendre le contrôle d’Ester et que Zjor n’est qu’une marionnette entre ses mains. Preuve en est que le premier décret du nouveau pouvoir a été d’interdire les religions astaférienne, omnique, oulibazienne ainsi que les autres cultes majeurs ou mineurs d’Ester. Ensuite ont été promulguées les lois d’exception, dont la plus scélérate, le délit d’opinion, permet à tout Estérien de dénoncer ses voisins, ses amis, les membres de sa famille dont il convoite les honneurs ou les biens. L’ancien pénitencier de Dœq a été transformé en camp de concentration où on entasse et ébouillante les opposants politiques, les anciens partisans de Genko et de Sëlmik, les adeptes des religions interdites et tous ceux dont les idées, d’une manière ou d’une autre, ne sont pas jugées conformes à la pensée dominante. Les rues de Vrana sont vides du crépuscule à l’aube. Chaque individu surpris dans la rue pendant le couvre-feu est foudroyé sans sommation. Ce tableau sommaire suffira à te faire comprendre à quel point il est devenu difficile de vivre sur Ester ; j’en suis arrivée à t’envier d’avoir été choisi pour la mission Estérion.

Dois-je t’avouer que tu me manques davantage que je ne le prévoyais ? Je pensais que notre relation n’avait laissé qu’une trace superficielle dans ce substrat émotionnel dont je m’efforce, jour après jour, de réduire l’influence, mais je dois reconnaître que ton départ a créé en moi un vide que je ne réussis pas à combler, ni avec mes amants, dont je change tous les deux ou trois semaines – et encore ne m’apportent-ils que des orgasmes mécaniques, un résultat que je pourrais très bien obtenir par moi-même –, ni avec mes responsabilités grandissantes auprès de l’Hepta, ni avec mes recherches personnelles sur les origines de l’humanité. Comment pourrais-je définir cette blessure que le temps ne parvient pas à cicatriser ? Oserais-je employer le mot… amour, ce concept bassement humain dont nous nous sommes autrefois tant moqués ?

Je souffre, voilà la réalité, et, en me confiant le dossier Estérion, l’Hepta a remué cruellement le fer dans la plaie. Je vieillis six ou sept fois plus vite que toi et, quand je pense que tu ne compteras qu’une quinzaine d’années supplémentaires là où j’accuserai presque un siècle de plus, le manque se transforme en abîme, la souffrance est multipliée par dix, par cent, par mille. Je hais ce maudit voleur de temps, ce voleur de vie. Ton souvenir se magnifie à mesure que la distance croît, que le temps nous divise. Je donnerais n’importe quoi, je trahirais mon engagement mentaliste pour avoir le bonheur de te toucher, de te respirer, de te goûter. Je crains fort d’avoir été rattrapée par mon humanité.