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Depuis quelques mois l’Hepta ne compte plus sept membres mais six : Mald Agauer s’est évanouie dans la nature, de même que son assistante, Lill Andorn. Tu connais certainement cette dernière, c’est elle qui avait la responsabilité du dossier Estérion avant qu’on me demande – qu’on m’ordonne – de la remplacer. Je ne puis dire que je déplore sa disparition, car son ambition et son sens de l’intrigue m’agaçaient, me contrariaient (contrariaient ma propre ambition, évidemment). Au fait, a-t-elle été ta maîtresse ? Oui, sans doute, elle a séduit tous les hommes du mouvement pour parvenir à ses fins, et, je le reconnais, elle disposait d’arguments convaincants. Quoi qu’il en soit, elle a libéré, sur l’échelle hiérarchique, un barreau sur lequel je me suis naturellement hissée, pour mon plus grand malheur. Malheur, bonheur, je m’aperçois que je parle de plus en plus comme une humaine pure. À quoi servent donc ces foutues molécules correctrices censées me garantir des scories irrationnelles ?

Le mouvement mentaliste est également dans le collimateur du gouvernement. Pour l’instant, le pouvoir estérien ne peut se passer de nous, car nous sommes le seul lien entre l’Estérion et lui, mais nous savons qu’il prépare en secret – ce n’est donc plus un secret… – des équipes d’androïdes et de mutants-tecs destinées à prendre la relève et à manipuler les nanotecs de nos agents dans le vaisseau. Nous décelons la patte noire et griffue du Moncle dans ce projet. Nous nous apprêtons donc à entrer dans la clandestinité et nous élaborons de nouveaux programmes afin de dresser d’infranchissables barrières entre leurs aros domestiques et vous. Afin de te protéger de toi-même, mon cher amour (ridicule, je sais).

As-tu connu d’autres femmes dans le vaisseau ? Les derniers rapports faisaient état d’une rencontre imminente entre les Kroptes et les deks, et je suppose que, étant donné la longue abstinence à laquelle tu as été condamné (je ne parle pas ici des détenus que tu aurais pu… ou qui auraient pu te…, mais des femmes dont tu semblais tellement apprécier la compagnie sur Ester, je te parle de… moi), tu ne laisseras pas ta part aux aros. Je suis jalouse, je le confesse, même si, de mon côté, je me suis égarée plus qu’à mon tour sur les sentiers de l’infidélité. Est-ce que tu seras consolé si je t’assure que j’essayais de retrouver chez les autres hommes le grain de ta peau, la saveur de tes baisers, la tendresse de tes mains, la fougue de tes étreintes ? Est-ce que tu me retrouveras dans le corps d’une autre femme ou ne suis-je plus pour toi qu’une histoire oubliée, une abstraction, un fantôme du passé ?

Tandis que je t’envoie ce message personnel, exploitant indûment les avantages de ma fonction, je prends conscience que le mouvement mentaliste, cet autre voleur de temps, nous a dépossédés de la plus belle part de notre vie, et je pleure. Tu ne peux me répondre personnellement pour l’instant, mais bientôt, lorsque j’aurai ouvert un canal personnel fiable, indétectable, je te recontacterai et, si tu en éprouves le désir, nous nous étourdirons dans l’échange télémental puisque l’union des corps nous est à jamais refusée. Et puisque le ridicule ne tue pas, mon amour, mon amour, mon amour, mon amour…

Retranscription pirate d’une communication télémentale entre le siège mentaliste de Vrana et L’Estérion.

Les domaines bruissaient d’une activité fébrile. Des réunions animées se succédaient sur les places octogonales, des clameurs d’enthousiasme retentissaient dans les coursives, des adolescents exaltés haranguaient les patriarches pour les inciter à rejoindre l’armée de défense rassemblée par Eshan Peskeur et ses hommes.

Ces derniers avaient accédé au statut de sauveurs depuis qu’ils étaient revenus, blessés, ensanglantés, de la bataille qui les avait opposés aux détenus dans la coursive basse. Plus de quarante Kroptes avaient trouvé la mort au cours de l’affrontement, dressant le rempart de leurs corps face à la horde sanguinaire qui s’avançait vers le domaine 1. Eshan lui-même avait été touché à la tête et à l’épaule. Isban Peskeur avait accueilli à bras ouverts ce fils héroïque qu’il avait renié quelque temps plus tôt, bravant ainsi la colère de l’eulan Paxy qui avait condamné publiquement l’initiative de ces « impudents foulant aux pieds les valeurs les plus profondes, les plus sacrées de l’Amvâya ». Des voix s’étaient élevées dans l’assistance et avaient contesté les propos du rayon d’étoile avec une virulence surprenante. Sans l’intervention de ces impudents, avaient-elles rétorqué, des aros féroces se seraient glissés dans les domaines, auraient égorgé les hommes, les vieillards, les enfants, auraient fait subir aux femmes les pires humiliations. L’ordre cosmique souhaitait-il donc la mort et la souffrance des cinq mille Kroptes de L’Estérion après les avoir chassés de leurs terres et condamnés à l’exode ? Fallait-il se laisser massacrer, violer sans réagir, simplement parce qu’une loi désuète, inadaptée dans le contexte du vaisseau, leur interdisait de se défendre ? L’eulan Paxy s’était appliqué à réfuter leurs arguments, à leur démontrer que le chemin de la violence ne conduisait qu’au repaire secret des démons, mais, devant les questions de plus en plus nombreuses, de plus en plus agressives, il avait déclaré que l’ordre cosmique lui recommandait de se retirer dans le silence afin de recevoir sa lumière et il avait battu en retraite, laissant implicitement aux patriarches la responsabilité de leur avenir.

On avait aussitôt décrété la mobilisation et recensé environ un millier d’hommes incorporables. Puis on avait commencé sans perdre de temps la fabrication des armes, des boucliers et des casques également, car Eshan estimait qu’avec des protections la plupart de ses hommes auraient survécu au premier affrontement. On était descendu jusqu’au quartier des moncles, ces étranges oiseaux noirs dont les responsables s’étaient opposés sur l’interprétation qu’il convenait de donner aux événements. Le plus ancien soutenait qu’il fallait exterminer jusqu’au dernier les bêtes sauvages enfermées dans l’autre partie du vaisseau, le plus jeune prétendait que les détenus n’avaient pas eu l’intention d’agresser les Kroptes mais seulement d’entamer des négociations. Comme l’autorité semblait pencher du côté du plus ancien, comme d’autre part les partisans d’Eshan Peskeur s’étaient engouffrés dans une logique de guerre, on en avait retenu que des criminels restaient des criminels quoi qu’il arrive, et on avait décidé d’établir des postes de surveillance permanents devant les portes de sas, situés à quelques dizaines de mètres du quartier des moncles. Les sentinelles, relevées toutes les trois heures – le vieux moncle avait accepté de prêter son dateur estérien aux responsables de l’armée kropte –, avaient reçu pour consigne d’alerter par des cris ou des sifflements les hommes répartis à intervalles réguliers dans les coursives. Cette alliance contre nature entre les représentants de l’Église monclale et les Kroptes n’avait réjoui ni les uns ni les autres, mais on s’était accommodé de ces compromissions que les circonstances avaient rendues inéluctables.