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Eshan Peskeur avait été proclamé commandant suprême et ses compagnons de la première heure avaient recueilli les fruits de leur engagement en se voyant décerner le grade d’officier. Hormis quelques irréductibles fidèles à l’eulan Paxy, tous avaient accepté de se soumettre à l’autorité de cette poignée de révoltés. Eshan s’enorgueillissait de cette reconnaissance, mais sa dernière entrevue avec Ellula l’empêchait d’en retirer une pleine satisfaction. Elle l’avait accueilli avec froideur, elle avait prononcé des paroles très dures, elle avait affirmé en public qu’elle ne serait jamais à lui. C’était pour elle, pourtant, qu’il avait bravé l’ordre établi, qu’il avait combattu les détenus, c’était d’elle qu’il attendait admiration et gratitude, c’était à elle qu’il pensait nuit et jour tandis qu’il organisait la défense kropte, qu’il soignait ses blessures, qu’il se reposait, qu’il mangeait, qu’il se lavait, qu’il subissait l’affection étouffante de sa mère et de ses sœurs. Elle qui l’obsédait, qui hantait ses insomnies et ses rêves. Si elle ne devenait pas son épouse, de gré ou de force, ses victoires auraient à jamais le goût amer des défaites.

Personne ne s’était aperçu que les ventres-secs s’aventuraient hors de leur domaine, se répandaient dans les coursives et sur les places. Accaparés par les préparatifs de la guerre, les hommes ne prêtaient aucune attention à ces petits groupes de femmes qui allaient de cabine en cabine pour converser avec les épouses. D’abord reçues avec méfiance, voire avec hostilité, elles ne se laissaient ni chasser ni insulter comme les miséreuses qu’elles avaient été sur le continent Sud, elles se plantaient dans les embrasures des portes avec une audace qu’on ne leur connaissait pas, elles s’imposaient aux épouses livrées à elles-mêmes depuis que leurs maris avaient transgressé le dogme de la non-violence, et leur expliquaient avec calme et détermination les raisons de leur visite. Au bout de quelques instants, les ventres-secs étaient conviées à s’asseoir et les enfants priés de sortir. On abordait alors les sujets qu’on n’aurait jamais osé évoquer en présence des hommes, en particulier la notion d’egon et les insatisfactions qui s’y rapportaient. Les ventres-secs n’hésitaient pas à raconter, avec une crudité parfois choquante, souvent drôle, les aventures qui avaient jalonné leur errance, non qu’elles eussent l’intention de semer la discorde dans des familles en apparence unies, mais elles voulaient démontrer que les hommes étaient autant que leurs épouses prisonniers de la tradition, que la violence déferlant sur les domaines n’était que la conséquence de la sclérose de la civilisation kropte, que les prétendus ennemis étaient eux aussi des hommes piégés par leur passé, que les femmes devaient prendre leur vie en main si elles désiraient vraiment changer le cours des choses. Les visiteuses terminaient leur argumentation en avançant des propositions qui soulevaient l’indignation des épouses, puis leur curiosité et, enfin, leur intérêt. Elles se retiraient ensuite après avoir arraché à leurs hôtesses la promesse qu’elles ne divulgueraient pas la teneur de leurs entretiens à leurs maris, puis elles s’en repartaient d’un pas joyeux vers le domaine 20, croisant des hommes qui couraient d’une coursive à l’autre sans leur accorder le moindre regard, et elles attendaient que chacun des petits groupes fût rentré au bercail pour se rassembler et exposer à tour de rôle les résultats de leur expédition.

Ellula avait compris depuis peu que ses visions ne concernaient qu’un avenir probable, qu’en aucun cas le futur n’était figé. L’ordre cosmique ne l’avait pas douée de perceptions méta-psychiques dans le seul but de la tourmenter, mais pour la prévenir, pour lui offrir une chance d’enrayer la marche du destin. Sa prise de conscience avait commencé avec les réactions de Samya et des ventres-secs, qui, lorsqu’elle leur avait décrit les scènes terribles de ses visions, s’étaient demandé de quelle manière elles pouvaient empêcher de telles atrocités. Elle avait jusqu’alors considéré ses prémonitions comme des jalons semés sur un chemin tracé à l’avance, comme des escapades dans le temps, et elle en avait éprouvé de la culpabilité, comme un enfant qui s’accuse de la mort de ses parents parce qu’il n’a pas trouvé le moyen de les retenir. Il n’y a rien de pire que de porter la souffrance d’autrui en se croyant impuissant à la soulager.

Elle s’était demandé à son tour s’il n’existait pas un moyen d’arrêter la guerre avant qu’elle n’éclate, et la réponse lui avait été donnée, évidente, lumineuse. Elle s’en était ouverte à Clairia, qui avait jugé l’idée magnifique, puis à Samya, qui avait immédiatement convoqué les ventres-secs pour leur soumettre sa proposition. Hormis quelques-unes, elles avaient adhéré au projet avec un enthousiasme indescriptible. D’un commun accord, elles avaient décidé d’étendre cette initiative aux épouses et constitué de petits groupes chargés de visiter les cabines des domaines 1 à 19. Elles s’étaient alors aventurées hors des limites du niveau 20, avec circonspection au début, puis, s’apercevant que les patriarches avaient d’autres aros à fouetter que l’insubordination d’une poignée de bannies, elles s’étaient enhardies et éparpillées dans les coursives.

Elles en rapportaient des nouvelles plutôt encourageantes : si certaines épouses s’étaient montrées hostiles à leurs propos, d’autres avaient paru intéressées et quelques-unes, principalement des troisièmes et des quatrièmes épouses, avaient d’ores et déjà signifié leur accord. Toutes avaient promis, en tout cas, de ne rien révéler à leurs maris ni aux eulans qui venaient souvent rendre visite aux femmes maintenant que les hommes avaient échappé à leur autorité.

Un mois s’écoula ainsi, les patriarches fabriquant des armes et s’exerçant au combat, les ventres-secs se démenant sans relâche pour essayer de convaincre les épouses récalcitrantes, les premières le plus souvent. Ellula ne participait pas aux expéditions, car elle craignait qu’une rencontre fortuite avec Eshan ne fasse échouer leur projet. Elle restait cloîtrée dans la cabine de la doyenne en compagnie de Clairia et d’une garde rapprochée de ventres-secs chargées de la prévenir au cas où le jeune Peskeur s’introduirait à l’improviste dans le niveau 20. On lui avait aménagé une cachette, une cloison en trompe-l’œil façonnée avec des panneaux métalliques et habillée de rideaux de laine afin d’en dissimuler les brisures. Elle avait appris qu’Eshan, à la faveur de son fait d’armes contre les détenus, avait été nommé commandant suprême de l’armée kropte, et elle n’en redoutait que davantage ses réactions. Elle n’aurait aucune chance de se soustraire à ses griffes maintenant qu’il était parvenu à entraîner les autres dans son sillage, que les patriarches le reconnaissaient comme le seul garant de la loi.

Après le premier repas du quarantième jour, des cris, des sifflements brisèrent l’habituel bourdonnement de ruche qui régnait sur les domaines kroptes. Les hommes étreignirent rapidement leurs épouses, leurs enfants, saisirent leurs armes, se regroupèrent autour de leurs officiers, se postèrent dans les coursives et sur les places par bataillons de cinquante unités. Le silence absorba progressivement les bruits de pas, les crissements des boucliers ou des armes sur le plancher et les cloisons.

Quelques minutes plus tard, des hurlements retentirent, tellement sinistres que les femmes, inquiètes, sortirent de leurs cabines malgré les consignes. Un groupe d’hommes fit son apparition dans le domaine 1, Eshan Peskeur en tête. Ils ramenaient deux prisonniers vêtus d’un pantalon et d’une chemise grise, blessés l’un à la tête et l’autre au ventre, et qui avaient tellement perdu de sang qu’on devait les pousser à coups de pied et de poing pour les faire avancer. On les relevait sans ménagement lorsqu’ils s’effondraient, on les traînait sur plusieurs mètres, puis on les maintenait debout en leur enfonçant une pique entre les omoplates. Ils furent conduits au niveau 10, sur la place octogonale des assemblées.