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Alertés par le bruit, les femmes et les enfants des cabines proches affluèrent en grand nombre et, bientôt, ce furent plus de cinq cents spectateurs qui se pressèrent sur la place et dans les coursives adjacentes. Les épouses s’étonnaient de la métamorphose des patriarches. Les fermiers austères et paisibles du continent Sud étaient désormais des soldats féroces à la face durcie, enlaidie par la haine. Elles en arrivaient à plaindre les prisonniers, deux hommes au crâne rasé, aux yeux exorbités, aux traits déformés par la souffrance.

Eshan conduisit l’interrogatoire à sa manière, avec une brutalité d’où n’était pas absente la cruauté. Il n’hésitait pas à frapper de la pointe de ses chaussures les parties génitales des deux détenus, ou encore l’endroit précis de leur blessure. Les prisonniers se tordaient de douleur sur le plancher, semant des gouttes de sang autour d’eux, trop accaparés par leur souffrance pour répondre à ses questions.

« Quelle était votre mission ? Quand votre armée compte-t-elle attaquer ? Combien de soldats ? Avec quelles armes ? »

De temps à autre, l’un des deux prisonniers réussissait à balbutier une phrase cohérente entrecoupée de gémissements : ils n’étaient que deux, ils n’avaient rien à voir avec tout ça, ils avaient été privés de la compagnie des femmes pendant des années, ils avaient pris l’initiative de passer de l’autre côté afin d’en voir, peut-être d’en rencontrer, ils n’avaient pas pensé à mal…

« Menteurs ! On vous a envoyés en éclaireurs pour repérer les lieux et préparer votre offensive !

— Nous… nous ne sommes pas armés, pas armés… »

Alors Eshan déclara que les Kroptes n’obtiendraient rien d’intéressant de ces deux démons et décida de les mettre à mort. Ne laissant à personne d’autre le soin d’exécuter la sentence, il tira son sabre de sa ceinture et l’abattit sur le cou d’un prisonnier. La tête ne se détacha pas tout de suite, car la lame, mal aiguisée, ne réussit qu’à entailler le cou. Baignant dans son sang, le prisonnier se mit à trembler de tous ses membres. Les claquements de ses genoux et de ses coudes sur le plancher métallique s’associèrent à ses râles et aux suppliques de son compagnon pour composer un tableau navrant, pitoyable. Eshan s’acharna sur lui avec une maladresse révélatrice de son exaspération. Une fois la lame ripa sur le crâne du malheureux, une autre fois elle lui coupa une oreille, un troisième coup lui arracha la joue, le quatrième lui brisa les vertèbres cervicales, le cinquième, enfin, le décapita. Sa tête roula jusqu’aux pieds d’une fillette qui se recula en poussant un cri d’horreur, des panaches de sang jaillirent par saccades de son corps agité de soubresauts. Les yonaks sacrifiés à l’occasion des cérémonies de mariage, des fêtes de Mathella ou du retour des jolis-gorges avaient été traitas avec davantage de respect que cet homme. Éclaboussé de sang, les yeux hors de la tête, Eshan se tourna vers le deuxième détenu qui, tantôt à genoux, tantôt à quatre pattes, poussait des gémissements d’aroceau apeuré et tournait autour de son bourreau dans le cercle qui s’élargissait autour d’eux. La lame du sabre le cueillit d’abord à hauteur du front, ensuite sous la nuque. Lorsqu’il eut cessé de bouger, Eshan, comme possédé, saisit l’arme d’un de ses hommes pour lui trancher la tête. Puis, livide, en sueur, haletant, il se tourna vers les femmes et les enfants, et déclara :

« Leurs têtes seront clouées sur les portes des sas. Elles dissuaderont les autres de sortir de leur tanière. »

Après le premier repas, elles se rassemblèrent au signal convenu sur les places octogonales. Cent huit ventres-secs et huit cents épouses, des troisièmes et des quatrièmes pour la plupart. Elles avaient orné leurs cheveux de rubans, elles avaient revêtu leurs plus belles robes, leurs plus jolies coiffes, elles s’étaient parfumées avec les restes d’essences végétales qu’elles avaient emportées dans leur exode. Elles avaient confié leurs enfants en âge de marcher et de s’alimenter seuls aux premières ou aux deuxièmes épouses. Aucune ne renonça malgré la peur, malgré le chagrin. Elles avaient été éduquées dans le culte du sacrifice, et celui-là, le plus terrible que l’ordre cosmique exigeât d’elles, était l’aboutissement d’un conditionnement qui, pendant des siècles, avait tracé un chemin d’abnégation au plus profond d’elles. Les ventres-secs leur avaient pourtant stipulé que personne ne leur en voudrait si elles reculaient au dernier moment, qu’elles pouvaient en toute légitimité choisir de rester aux côtés de leur mari et de leurs enfants. Cependant, bon nombre d’entre elles n’avaient pas trouvé le bonheur avec les patriarches, et la présence des enfants, s’il comblait leur instinct maternel, n’avait rien changé à l’affaire. Elles avaient ployé sous le poids de l’egon, elle avaient souffert en silence du manque de reconnaissance, elles s’étaient desséchées dans leur désert affectif, elles avaient bruissé de désirs secrets, elles avaient rêvé à d’autres bras, à d’autres murmures sous la lumière pâle de Vox et de Xion. Rien ne leur garantissait qu’elles accéderaient à ce bonheur qui se dérobait sans cesse, ni même qu’elles resteraient en vie, mais elles auraient essayé, elles auraient ouvert une nouvelle voie dans l’inconscient collectif des femmes kroptes.

Au niveau 12, Ellula reconnut Juna parmi elles, qui lui sourit et vint lui baiser les mains. Bannie de sa propre famille, la quatrième épouse d’Isban Peskeur faisait partie de ces femmes qui, aspirant à reconstruire leur vie, avaient été immédiatement séduites par les propositions des recluses.

Conduit par Samya et une dizaine de ventres-secs, le groupe grossissait à mesure qu’il descendait dans les niveaux. Le secret avait été bien gardé à en juger par la mine ébahie des hommes qui voyaient tout à coup une épouse se lever et rejoindre sans dire un mot le cortège insolite qui passait devant leur cabine. Les opposantes au projet, y compris les plus virulentes, n’avaient pas trahi leurs compagnes. Ellula avait redouté les indiscrétions, volontaires ou non, de femmes comme Kephta dont l’orgueil avait enflé en même temps que le corps depuis que son deuxième fils occupait la fonction de commandant suprême des armées kroptes. Peut-être était-elle soulagée qu’Ellula, qui avait failli causer la perte de son cher Eshan, aille se faire prendre sous d’autres cieux, espérait-elle qu’il finirait par oublier cette petite sorcière qui lui dévorait le cœur.

Au niveau 1, le groupe comptait un peu plus de neuf cents femmes. Ellula marchait au milieu de la colonne, protégée des regards par un encadrement de ventres-secs plus grandes qu’elle. Elles s’engagèrent dans les coursives qui menaient au quartier des moncles et se heurtèrent aux premiers barrages des sentinelles. Les soldats de l’armée kropte s’étaient attendus à affronter des bêtes féroces surgies de l’autre partie du vaisseau et non des femmes de leur propre peuple apprêtées comme pour un mariage. Ils ne surent donc pas de quelle manière il convenait de réagir face à ce qui ressemblait à une invasion à l’envers. Ils baissèrent leurs armes et n’osèrent pas s’interposer lorsque Samya et ses compagnes se faufilèrent entre leurs rangs sans daigner leur fournir d’explication.

Elles forcèrent ainsi cinq barrages avant que les premiers cris, les premiers sifflements ne déclenchent l’alerte. Elles ne ralentirent pas l’allure lorsqu’elles entendirent les bruits caractéristiques d’un branle-bas de combat, les vociférations, les courses échevelées, le cliquetis des armes. Elles ignoraient ce qui les attendait de l’autre côté, comment franchir les sas qui marquaient la frontière entre les deux mondes, mais elles étaient en marche, comme un fleuve paisible qui se dirige vers l’océan en sachant qu’aucun obstacle n’arrêtera son cours. Elles contournaient les hommes en armes, de plus en plus nombreux au fur et à mesure qu’elles se rapprochaient des quartiers des moncles, avec la même fluidité, la même facilité que l’eau éludant les rochers. Elles distinguaient de l’étonnement puis de la panique dans les yeux des soldats kroptes, soudain inutiles, ridicules avec leurs bouts de fer. Les premiers instants de saisissement passés, les officiers, les premiers compagnons d’Eshan, reprenaient empire sur eux-mêmes, leur emboîtaient le pas, tentaient de les interroger, de les raisonner, mais elles ne répondaient pas, ne les regardaient même pas. Certains d’entre eux entraient dans des colères noires, tiraient leurs armes, les pointaient sur la poitrine de Samya et des ventres-secs qui ouvraient la marche. Elles esquivaient avec un calme imperturbable la lame ou la pique et poursuivaient leur chemin. Submergés, ils perdaient pied et laissaient passer le flot tout entier. Leur honneur d’homme, de soldat, leur interdisait de frapper ces femmes sans défense et dont le seul tort était de traverser un espace réservé à la guerre.