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Les cris alarmèrent les moncles qui se précipitèrent hors de leurs cabines. Un rempart imposant se dressait déjà sur la place de leurs quartiers. Prévenus par des messagers qui avaient emprunté un autre itinéraire, les officiers de faction avaient rassemblé toutes les sentinelles du bas et les avaient ordonnées en quatre lignes compactes devant l’entrée de l’unique accès aux sas. La lumière des appliques miroitait sur leurs armes, leurs boucliers, leurs casques.

Le moncle Artien s’étonna auprès d’un officier que les soldats fussent tournés vers leur propre camp. L’autre lui rétorqua que cette affaire concernait la sécurité kropte et qu’il n’avait qu’à se mêler de ses « moncleries ». Le petit ecclésiastique lui fit alors observer qu’en abandonnant la surveillance des sas les défenseurs s’exposaient à une attaque surprise des deks. Agacé, à court d’arguments, l’officier le pria sèchement de lui foutre la paix.

Les moncles ne tournèrent pas les talons pour autant. Ils haussèrent légèrement les sourcils lorsqu’ils virent arriver les premières femmes. Ils furent encore plus étonnés de constater qu’il y en avait des dizaines, des centaines, et qu’elles fonçaient sans hésitation en direction des soldats kroptes retranchés derrière leurs boucliers comme des insectes retirés dans leur carapace. Elles durent s’arrêter cette fois-ci, car le barrage ne céda pas et les Kroptes ne baissèrent pas leurs armes. Samya et les ventres-secs des premiers rangs s’arc-boutèrent sur les jambes pour ne pas être précipitées par la poussée des autres sur les pointes effilées des pics. Lorsque la longue colonne se fut immobilisée, les hommes et les femmes s’observèrent en silence sous le regard intrigué des robes-noires rencognés dans les bouches d’entrée des coursives. Les environs restaient imprégnés d’une odeur de sang séché que parcouraient des senteurs d’encens et d’autres, plus lourdes, de minéraux broyés ou de métal chauffé à blanc.

« Écartez-vous, ordonna Samya. Nous désirons nous rendre de l’autre côté des sas.

— Retournez d’où vous venez ! riposta l’officier, un homme jeune à la voix, au caractère et à la barbe aussi pointus que son épée. Les femmes n’ont rien à faire ici.

— Nous sommes des ventres-secs, des errantes, nous n’obéissons pas à vos lois. »

L’officier souleva le tétraèdre grossièrement façonné qui lui servait de casque, se haussa sur la pointe des pieds et examina les visages des sixième ou septième rangs.

« Je vois ici des épouses. Leurs maris et leurs enfants les attendent dans leurs cabines. Ils promettent qu’aucun reproche ne leur sera adressé.

— Elles ont librement choisi l’exil. Elles ne veulent plus retourner près des patriarches. »

L’officier se gratta le menton, perplexe. Les messagers lui avaient transmis la consigne de bloquer la coursive jusqu’à l’arrivée d’Eshan, mais il se sentait dépassé par les événements et s’interrogeait sur la conduite à suivre au cas où les femmes tenteraient malgré tout de forcer le passage.

« Peut-être, mais… euh… on m’a ordonné de vous empêcher d’aller plus loin. »

Il était à court d’arguments, comme devant le petit moncle quelques instants plus tôt, et il n’entrevoyait pas d’autre choix que de se référer à sa hiérarchie. Samya le comprit, qui s’approcha d’un pas, saisit la pique d’un soldat et l’abaissa vers le plancher.

« Tu ne comprends pas, jeune imbécile, que ni toi ni les tiens n’avez le pouvoir d’arrêter la vie. »

Elle continua d’avancer, écarta deux boucliers et s’enfonça dans les lignes des sentinelles. Humilié, l’officier perdit son sang-froid, se lança à sa poursuite, bouscula ses hommes, leva son bras, lui enfonça la pointe de son épée entre les omoplates. Elle tressaillit mais continua de marcher jusqu’à ce qu’elle fût arrivée de l’autre côté du barrage. Là, elle vacilla, se retourna, le visage voilé par l’ombre de la mort, et cria d’une voix qui prit une ampleur solennelle dans le silence presque palpable retombé sur les lieux :

« Vous n’arrêterez pas la vie… »

Puis ses yeux se troublèrent, ses jambes se dérobèrent sous elle, elle s’affaissa en douceur sur le plancher. Sa coiffe se détacha, sa chevelure se déversa en ruisseaux gris autour de son visage apaisé, sa robe noire, rehaussée de quelques broderies colorées, s’épanouit comme une corolle autour de son corps inerte. Des larmes vinrent aux yeux des ventres-secs, les soldats épouvantés se reculèrent, se plaquèrent contre les cloisons, comme s’ils refusaient d’être mêlés au meurtre perpétré par leur officier. Ce dernier contemplait d’un œil hagard le fil ensanglanté de son épée. Ils avaient été des Kroptes autrefois, des fermiers pacifiques, respectueux de la loi naturelle. Le sang versé de l’une des leurs, même s’il s’agissait d’une exilée, d’une mendiante, marquait l’écroulement définitif de leur monde.

Ellula fut la première à réagir. Elle n’avait pas vu la scène mais elle avait compris, aux bruits, aux cris, au silence funèbre retombé sur les lieux, qu’un drame s’était noué à l’avant. Suivie de Clairia, elle se fraya un chemin jusqu’à la tête de la colonne, se faufila entre les ventres-secs du premier rang, figées par l’horreur, et se dirigea vers le corps de la doyenne. Ni l’officier ni les soldats n’osèrent se mettre en travers de sa route. Elle se pencha sur Samya, lui ferma délicatement les paupières, se releva et, sans se retourner, prit la direction des sas. L’une après l’autre, les femmes se départirent de leur immobilité et lui emboîtèrent le pas. Elles s’écoulèrent en rangs serrés entre les hommes pétrifiés, s’inclinèrent au passage devant la dépouille de Samya et pressèrent l’allure pour rejoindre Ellula.

Elles n’avaient aucune idée de la façon d’ouvrir les sas. Elles ne s’étaient pas préoccupées de cet aspect de leur expédition, estimant que, puisque les détenus étaient parvenus à se glisser dans cette partie du vaisseau, elles trouveraient bien le moyen d’accomplir le trajet inverse. Elles prenaient conscience de la difficulté de la tâche devant ces portes rondes et convexes. N’ayant jamais été confrontées au monde technologique des Estériens, elles ignoraient à quoi servaient les touches souples du clavier encastré dans une niche et les diverses manettes qui refusaient obstinément de répondre à leurs sollicitations. Elles essayèrent à tour de rôle de déclencher les mécanismes d’ouverture, sans le moindre résultat. Elles explorèrent les coursives environnantes à la recherche d’un autre passage, mais durent rapidement se rendre à l’évidence : elles n’avaient pas d’autre choix, pour gagner le monde des détenus, que de forcer ces portes aussi hermétiques que les coquilles des grands mollusques du littoral bouillant.