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Des ventres-secs demandèrent à Ellula si elle n’avait pas reçu une vision leur indiquant le moyen de poursuivre leur chemin. Elle décela de l’anxiété, de l’acrimonie dans leur voix et, tout en les exhortant à la patience, jugea la situation préoccupante. Les chariots automatiques ne passaient pas dans les parages et, si elles ne trouvaient pas rapidement une solution, elles devraient se résoudre à remonter dans les domaines pour s’alimenter et se reposer. Or, Ellula n’avait aucun doute à ce sujet, après avoir retrouvé leurs enfants, leurs habitudes, elles n’auraient plus la volonté de repartir. Elles avaient puisé aux tréfonds d’elles-mêmes le courage de quitter leur famille, leur communauté, et elles percevraient sans doute tout retour en arrière comme un désaveu, comme une humiliation.

La solution se présenta sous la forme d’un petit moncle qui avait remonté sa robe noire jusqu’en haut des cuisses et avait couru aussi vite que possible afin de prévenir les fuyardes que le commandant de l’armée kropte avait mobilisé tous ses soldats pour, selon ses propres termes, « ramener ces possédées par la peau des fesses ».

Il avait fendu les rangs serrés du groupe étiré dans la coursive et s’était dirigé sans hésitation vers Ellula, ayant compris, à la lueur de ce qui s’était passé sur la place des quartiers moncles, qu’elle était l’âme de ces femmes tandis que l’ancienne assassinée par l’officier n’en avait été que la porte-parole.

Ellula refoula la méfiance spontanée qu’elle éprouvait vis-à-vis de cet ecclésiastique au corps d’enfant et au visage de pierre. La lumière des appliques luisait sur son crâne rasé recouvert d’une fine couche de sueur. Les femmes, curieuses, se bousculaient pour l’observer : des moncles, on ne savait pas grand-chose, sinon que certains récits de l’Amvâya décrivaient les robes-noires comme les ennemis les plus acharnés du peuple kropte.

« Pourquoi nous avez-vous prévenues ? demanda Ellula en essayant de capter une expression dans les yeux sombres de son vis-à-vis.

— Peu importe. Si vous ne débloquez pas rapidement ces portes, les soldats kroptes vous coinceront et vous reconduiront de force dans vos quartiers.

— Nous n’avons aucune idée de la manière…

— Je sais les ouvrir, coupa le moncle. Je n’ai rien d’autre à faire que d’explorer les recoins de notre petit monde. J’ai découvert un passage qui ne nécessite pas de protection particulière. La chaleur y est intense mais supportable. Je ne me suis pas encore présenté : je suis le moncle Artien.

— Pouvez-vous nous…

— Nous avons assez perdu de temps ! »

Suivi d’Ellula, le moncle Artien se rendit d’une démarche tressautante de charognin vers la niche qui abritait le clavier. Les ventres-secs qui s’obstinaient à manipuler les leviers s’écartèrent pour lui céder la place. Ses doigts pianotèrent avec une grande vivacité sur les touches, puis, après qu’un claquement bref eut retenti, il enfonça successivement trois manettes. Des questions fusèrent tout au long de la colonne. Celles qui ne voyaient rien s’inquiétaient de savoir ce qui se passait à l’avant, d’autant que le bruit d’une intervention imminente de l’armée des patriarches était parvenu jusqu’à elles et qu’elles percevaient une rumeur grandissante dans les coursives proches.

La troisième porte s’entrebâilla en silence, surprenant les femmes qui se tenaient à proximité et qui se reculèrent d’un pas.

« Suivez-moi, dit le moncle Artien. Il y en a quatre autres à ouvrir. »

Il saisit le bord du panneau rond, l’ouvrit en grand et s’engouffra dans le sas, une pièce exiguë, habillée d’un métal lisse, inondée d’une lumière brutale, aveuglante. Une porte en tout point identique se découpait sur la cloison du fond, un socle se dressait à sa droite, également équipé d’un clavier et d’un jeu de manettes. Tandis que les femmes, conduites par Ellula, s’introduisaient avec prudence dans le sas, l’ecclésiastique courut vers le socle et accomplit la même succession de gestes vifs, précis, quasi mécaniques.

Si la chaleur ne grimpa que de quelques degrés dans le deuxième sas, elle monta brutalement dans le troisième et devint presque insupportable dans le quatrième. Lorsque le moncle eut réussi à déverrouiller la cinquième porte, ils débouchèrent sur une immense étendue d’eau d’où montait une fine dentelle de vapeur transpercée par des faisceaux provenant d’invisibles projecteurs. Une passerelle étroite bordée de garde-corps, fixée au plafond par des montants métalliques verticaux, partait de la plate-forme carrée qui jouxtait le sas, surplombait l’élément liquide et se perdait dans l’obscurité qui occultait l’autre rive.

« La troisième cuve de refroidissement du réacteur nucléaire, précisa le moncle Artien. Ici, la température est d’une cinquantaine de degrés. Elle atteint quatre-vingts dans la deuxième et plus de cent cinquante dans la première. »

Au gré des frémissements de la surface de l’eau, des caresses de lumière soulignaient les limites de la gigantesque salle, les poutrelles du plafond, les étais des cloisons, les rebords de la cuve. Les volutes de vapeur s’entrelaçaient dans un ballet aérien et perpétuel, dessinaient de somptueuses arabesques que les faisceaux obliques paraient d’éclats fugitifs et chatoyants. L’eau semblait peuplée de centaines d’esprits qui s’invitaient à un bal silencieux et majestueux.

Des frissons parcoururent le corps d’Ellula. Elle se retrouvait tout à coup quelques mois en arrière, sur le littoral bouillant, au bord d’une eau fumante semblable à celle-ci, enveloppée de chaleur moite. Même si l’A ne brillait plus au-dessus de sa tête, même si les grands vents du large ne soufflaient pas dans ses cheveux, même si elle ne respirait pas les parfums des mauvettes, même si les grondements des vagues ne charmaient pas ses oreilles, elle prenait conscience qu’elle était à jamais une fille de l’eau.

« Je ne pensais pas qu’il pouvait y avoir de la beauté dans un vaisseau, murmura Clairia.

— La beauté n’est qu’une question de regard, fit Ellula.

— Plus tard, les considérations de ce genre ! » intervint le moncle.

Ellula hocha la tête et, prenant Clairia par la main, s’engagea sur la passerelle.

Alors que la tête de la colonne avait parcouru une quarantaine de mètres, un brusque vacarme résonna vers l’arrière, qui déchira le silence paisible de la cuve.

CHAPITRE XII

RENCONTRES

Mourir.

Ils doivent tous mourir.

Ils ne sont pas dignes de poser le pied sur le nouveau monde, ni mes coreligionnaires, ni les Kroptes, ni les deks. La vitesse à laquelle la population du vaisseau s’est corrompue m’amène à penser qu’il n’y a aucun espoir de rédemption, que le silence du néant est la seule réponse appropriée à ce bouleversement, à ce pourrissement des valeurs. Nous n’atteindrons pas l’idéal du Moncle avec cette poignée de hasardeux qui ne songent qu’à assouvir leurs sens, à mêler leurs gènes. On ne pouvait guère attendre autre chose de la part des deks, ces rebuts de la société que l’Hepta mentaliste, pour des raisons qui m’échappent et qui, probablement, lui échappent aussi, nous a imposés comme compagnons de voyage, mais on était en droit d’espérer mieux des Kroptes, des eulans et des épouses en particulier. J’aurais dû me douter, toutefois, que l’engeance féminine…

[Sept lignes illisibles.]

…quelques jours, un agent de l’Hepta est venu me rendre visite. Il ne paraissait pas jouir de toute sa raison. Il présentait tous les symptômes du possédé – paroles incohérentes, yeux exorbités, gestes saccadés –, puis j’ai deviné qu’il avait subi une modification à distance de ses nanotecs correctrices, que deux êtres cohabitaient en lui, que deux volontés s’exprimaient par sa bouche. J’ai cru comprendre que le nouveau gouvernement estérien, appuyé par l’Église, avait déclaré illégal le mouvement mentaliste et constitué sa propre équipe de manipulateurs et de correspondants. Ainsi donc, mon interlocuteur recevait des ordres télémentaux contradictoires, les mentalistes s’étant réorganisés pour continuer à œuvrer dans la clandestinité. D’un côté il m’affirmait qu’il était entré au service de l’empereur – Jzor ou Zjor, à ce qu’il m’a semblé entendre –, de l’autre il me soutenait qu’il continuait de travailler pour le Sexta-libre (je suppose que les membres permanents de l’ancien Hepta ne sont désormais plus que six ; libres, il m’étonnerait fort qu’ils le soient un jour). Enfin, il me parlait, avec des sanglots dans la voix, d’une femme qu’il n’aurait jamais dû quitter. En bref, je n’ai rien retenu de très intéressant de ses propos, hormis le fait que notre chère Église a pris le contrôle d’Ester, ce qui, évidemment, me réjouit au plus haut point. La perturbation de ses nanotecs, et par extension de son cerveau, n’en fera un allié ni fiable ni efficace. Il risque de développer rapidement une schizophrénie pathologique qui le rendra insaisissable, voire dangereux.