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Je ne puis donc compter sur personne d’autre que moi-même pour évaluer la situation et prendre les mesures appropriées. Et j’en suis arrivé à conclure qu’il est préférable de mettre fin à cette expérience dont nous avons perdu le contrôle, que nous n’avons pas le droit de semer des germes infectés sur le nouveau monde, qu’il faut lui garder sa virginité en attendant de lui envoyer une population réellement sélectionnée, non mêlée, non hasardeuse.

Les tuer, disais-je.

Ma décision est irrévocable. Seul je n’y arriverai pas, mais mes alliés seront bientôt opérationnels, ma légion, forte de mille soldats, se répandra en silence dans les entrailles du vaisseau pour accomplir sa mission purificatrice.

Qu’il est douloureux d’écrire ! Mais je me devais de fixer cette déclaration de guerre sur le papier afin de lui conférer un tour solennel. Ma plume restera dorénavant rangée dans son écrin, j’ai mieux à faire que de noircir des pages qui erreront à jamais dans l’indifférence du vide. Un dernier mot cependant pour évoquer mon soulagement et mon allégresse : je retrouve les sensations exaltantes que j’éprouvais tandis que, jeune moncle, je parcourais les rues de Vrana à la recherche des ennemis de l’Un, le poignard à la main et la joie au cœur.

Extrait du journal du moncle Gardy.

Chargés de dégager la voie pour le gros des troupes massées dans les coursives voisines, les vingt deks de l’avant-garde s’étaient équipés de leurs combinaisons et regroupés devant la troisième porte des sas. Ils avaient décidé d’emprunter un nouvel itinéraire pour tenter de surprendre les Kroptes qui, en toute logique, s’attendaient à les voir surgir du premier passage. Ils n’avaient encore jamais exploré cette voie, mais un certain Kraer, un ancien partisan d’Elaïm autrefois contremaître sur les chantiers spatiaux, avait affirmé que les constructeurs d’un vaisseau de cette dimension avaient certainement prévu plusieurs communications entre ses deux corps principaux. Le gros des troupes avait reçu pour consigne de ne pas bouger tant que les éclaireurs n’auraient pas donné le signal.

Au retour de l’ambassade, les deks avaient crié vengeance et manifesté le désir de se ruer immédiatement de l’autre côté et d’en découdre avec les Kroptes. Des voix s’étaient élevées pour les exhorter à la patience : retourner là-bas sans armes et en ordre dispersé équivaudrait à se jeter dans la gueule de l’aro. Comme ils éprouvaient l’irrépressible besoin d’évacuer leur déception et leur colère, ils s’en étaient pris au Taiseur, et il avait fallu une intervention énergique d’Abzalon pour éviter à l’ancien mentaliste d’être taillé en pièces.

Ils avaient préparé leur revanche pendant plus d’un mois. Ils s’étaient organisés sous l’impulsion des anciens complices d’Elaïm, dont le plus influent était Kraer, un Vranasi d’une cinquantaine d’années aux cheveux ondulés, aux yeux brillants et au sourire vénéneux. Ils avaient trouvé plus de trois mille combinaisons spatiales dans les divers locaux techniques, ils avaient fabriqué des armes à partir des plateaux-repas dont les éclats leur avaient servi de pointes et qu’ils avaient emboutés sur les montants des couchettes arrachés de leurs supports. Ils avaient également confectionné des masses d’armes, des sphères plus ou moins régulières obtenues à partir de matériaux pilés, reliées à un manche par des lacets ou des bandes de couvertures tressées, recouvertes d’une double épaisseur de tissu, hérissées de couteaux, de fourchettes et de tous les objets pointus qui leur étaient tombés sous la main.

Kraer avait eu l’habileté d’apaiser l’acrimonie des deks à l’encontre du Taiseur. Il gardait ainsi en vie le seul homme capable d’ouvrir les sas et s’épargnait les foudres d’Abzalon. À l’issue de plusieurs réunions et en se basant sur le plan dessiné par Torzill, on avait décidé du jour de l’offensive et on avait constitué l’avant-garde : le Taiseur se chargerait d’ouvrir les portes des sas, Abzalon et son foudroyeur neutraliseraient les adversaires qui essaieraient de leur barrer le chemin et, dès que la voie serait libre, l’armée des deks se répandrait par vagues successives dans les quartiers kroptes, massacrerait les hommes, épargnerait les femmes en âge de féconder et les plus jeunes enfants. Ensuite on se partagerait le butin et chacun serait libre de s’installer où bon lui semblerait.

Bien qu’il n’approuvât visiblement pas ce programme, le Taiseur s’était abstenu d’intervenir, non qu’il craignît pour sa vie mais, à nouveau retiré en lui-même, il avait rétabli des distances infranchissables avec ses interlocuteurs. Il avait cependant accepté d’être incorporé dans l’avant-garde, rompant son silence pour préciser qu’il s’inclinait devant la volonté générale, qu’il consentait à ouvrir les portes de sas mais qu’il ne porterait pas d’arme et refuserait de combattre, car « il avait donné et reçu beaucoup trop de coups dans sa putain de vie ».

Lœllo avait lutté pendant cinq jours entre la vie et la mort. Abzalon s’était privé de nourriture et de sommeil pour rester à son chevet jusqu’à ce qu’il soit rétabli. Le jeune Xartien avait perdu beaucoup de sang et sa blessure au ventre s’était infectée. Il avait été soigné par Belladore, un guérisseur originaire des Grandes Assuors qui utilisait l’énergie contenue dans ses mains et prétendait avoir été formé par le grand Gombalha, le « faiseur de miracles, un saint homme assassiné par les légions du Moncle ». Comme il avait répliqué à la mort de son maître par le meurtre de deux robes-noires, Belladore avait été condamné à la détention à perpétuité. À Dœq, il avait passé son temps à soulager les misères des uns et des autres, raison pour laquelle, selon lui, il était sorti vivant de « ce nid de serpents ». Ses cheveux blonds et filasses offraient un contraste étonnant avec sa peau foncée, presque noire, comme celle de tous les habitants des Grandes Assuors, un archipel relié au continent par des routes percées dans la roche et recouvertes à marée haute. Ses dents, dévoilées par un éternel sourire chaleureux, presque enfantin, se chevauchaient mais conservaient une blancheur éclatante, presque insolente, que lui enviaient bon nombre de deks.