Il avait imposé les mains sur la blessure de Lœllo tout en marmonnant d’incompréhensibles suites de sons, des invocations aux dieux de ses ancêtres dans l’ancienne langue assuori. Étaient-ce les traitements de Belladore, était-ce la robuste constitution du blessé, étaient-ce encore les prières silencieuses qu’Abzalon avait adressées aux quelques divinités astafériennes qui survivaient dans un recoin de sa mémoire, toujours est-il que la fièvre de Lœllo était subitement tombée, que ses pensées étaient redevenues cohérentes, qu’il avait retrouvé des couleurs et s’était remis à manger avec un tel appétit que les deux autres, bien qu’affamés, lui avaient donné en souriant la moitié de leurs repas. Le Xartien avait affirmé qu’il se sentait prêt à participer à la bataille entre les deks et ces « fumiers de Kroptes », mais Abzalon le lui avait formellement interdit, passant outre ses protestations, soutenu par Belladore qui craignait que ne se rouvre la blessure en voie de cicatrisation. Pour tout salaire, le guérisseur n’avait exigé qu’une poignée de main et une petite place dans le cœur des deux hommes. Lui ne participerait pas à la guerre contre les Kroptes parce que, « quand les dieux vous confient la mission de guérir, ce n’est pas pour aider la mort à vendanger ».
Abzalon ne s’habituerait jamais aux combinaisons spatiales. Il avait l’impression de mijoter à petit feu dans le chaudron de Balamprad. L’épaisseur de tissu ne facilitait pas la préhension et, il avait beau serrer la crosse de toutes ses forces, il craignait à tout moment de laisser échapper le foudroyeur. Après que le Taiseur eut ouvert la première porte et se fut écarté, il se rua dans le sas, l’index posé sur la détente – difficile, avec ces fichus gants, d’évaluer la sensibilité de la minuscule languette métallique, les ondes foudroyantes risquaient de partir à son insu –, inspecta le sas du regard – maudite buée ! –, fit un large geste du bras pour prévenir les autres que la voie était libre.
À l’entrée du troisième sas, la voix du Taiseur grésilla dans l’intercom.
« Risque d’y avoir pas mal de fumée dans le prochain. Pas de panique, vous avez de l’oxygène et vous êtes protégés par vos combinaisons. »
Cependant, lorsque la porte s’ouvrit, seuls de fins serpents de vapeur clairsemée s’insinuèrent dans la petite pièce. Le foudroyeur à hauteur du ventre, Abzalon s’avança sur la plate-forme qui surplombait une immense cuve et d’où s’échappait une passerelle étroite, droite, bordée de rambardes. L’étrange beauté des volutes entrelacées qui s’élevaient de la surface frissonnante de l’eau et qu’enluminaient les faisceaux obliques des projecteurs l’émerveilla. Puis il distingua des mouvements vers le milieu de la passerelle et son index se crispa sur la détente. La buée l’empêchait de discerner précisément les formes, mais il voyait des dizaines de silhouettes s’avancer dans sa direction.
« Bordel, ils sont là ! » hurla-t-il.
Sa voix puissante, amplifiée par l’intercom, déchira les tympans des dix-neuf autres deks de l’avant-garde, tapis dans les sas.
« Pas si fort, merde ! protesta le Taiseur.
— Combien sont-ils ? demanda Kraer.
— Un paquet, répondit Abzalon, baissant le ton.
— À quelle distance ?
— Une quarantaine de mètres… Je tire dans le tas ?
— Attends, intervint le Taiseur. Ils ne sont pas équipés d’armes foudroyantes, ils ne peuvent pas t’atteindre pour l’instant.
— Ils ont peut-être des arcs ou des trucs de ce genre.
— Ab, tu ne peux pas les flinguer sans savoir ce qu’ils…
— Ta gueule, le Taiseur ! grogna Kraer. Ils ne t’ont pas demandé ce que tu voulais la dernière fois.
— Tant que nous resterons prisonniers du passé, nous serons condamnés à perpétuer le cycle, marmonna l’ancien mentaliste.
— Branlettes de tordu ! siffla Kraer. Nous voulons leurs femmes, ils ne veulent pas nous les donner, y a pas d’autre problème. »
S’ensuivit un moment de silence où le souffle accéléré des vingt hommes résonna avec la force d’une tempête dans les oreillettes.
« Qu’est-ce que je fais ? s’inquiéta Abzalon. Ils continuent d’avancer.
— Je vais à leur rencontre, lança le Taiseur en se relevant.
— T’es cinglé, t’as même pas d’arme !
— Ab, cesse de gueuler comme un yonak qu’on égorge ! Si cette merde doit continuer, ça m’est totalement égal de mourir. »
Avant que les autres n’aient eu le temps de s’interposer, le Taiseur se leva et rejoignit Abzalon sur la plate-forme. Leurs regards se croisèrent par les sillages transparents des rigoles qui s’écoulaient sur le verre de leurs hublots.
« J’te couvre si tu veux », proposa Abzalon.
Le Taiseur désigna le foudroyeur.
« S’il y a une toute petite chance d’éviter la guerre, je préférerais ne pas la gâcher avec ce truc-là.
— T’es sûr de ce que tu…
— Laisse-le, Ab, coupa Kraer. S’il a envie de se faire trouer la peau, c’est son affaire ! »
Abzalon s’effaça pour céder le passage au Taiseur.
« J’crois que t’es un gars bien, murmura-t-il tandis que l’ancien mentaliste s’engageait sur la passerelle.
— On est tous beaucoup mieux qu’on croit, ça vaut pour toi, Ab. Pour toi aussi, Kraer. »
Alarmés par le tumulte qui allait s’amplifiant à l’arrière, Ellula, Clairia, le moncle Artien et les ventres-secs des premiers rangs s’étaient arrêtés sur la passerelle. Les hurlements, les appels au secours les informaient que les soldats d’Eshan Peskeur avaient opéré leur jonction et commencé à s’emparer des femmes pour les ramener de force dans leurs cabines. Des mouvements confus, contradictoires, agitaient la colonne, les unes poussant vers l’avant pour tenter de gagner l’autre bord, les autres essayant de revenir sur leurs pas pour prêter main forte à leurs compagnes en difficulté.
« Avançons, dit le moncle Artien. Ou vous serez reprises par les soldats kroptes.
— Nous étions neuf cents au départ, nous devrions être neuf cents à l’arrivée, rétorqua Ellula.
— Vous ne pouvez plus rien pour celles qui ont déjà été enlevées.
— Elles seront humiliées, méprisées, rejetées…
— Si elles en éprouvent le désir, elles trouveront en elles les ressources pour vous rejoindre, affirma le petit ecclésiastique. La meilleure façon de rendre hommage à leur sacrifice est d’aller jusqu’au bout de votre idée.
— Je n’ai toujours pas compris votre intérêt dans cette histoire.
— Encore une fois, peu importe ! Chaque seconde qui s’écoule voit votre groupe amputé d’un nouveau membre.
— Il a raison », renchérit Clairia.
Ellula lança un ultime regard par-dessus son épaule puis, se mordant les lèvres pour ne pas éclater en sanglots, se remit en mouvement. Quelques pas plus loin, elle entrevit une tache claire qui semblait avancer dans leur direction et réduisit inconsciemment l’allure. Une silhouette émergea de la brume, enveloppée des pieds à la tête d’un vêtement brillant et gris qui ressemblait à la coquille des mollusques argentés des bords du bouillant.
« Un dek, souffla le moncle. Ils ont découvert ce passage, mais ils ignorent que les combinaisons spatiales ne sont pas nécessaires pour le franchir.
— Que devons-nous faire ?
— Aller à sa rencontre, essayer de savoir ce qu’il veut. »
L’homme avait quelque chose d’un spectre dans sa combinaison. L’éclat de ses yeux transperçait la bande sombre de son hublot. Des coulées de lumière dévalaient la matière souple et scintillante de son vêtement qui, dépourvu de coutures, de linéaments apparents, bruissait à chacun de ses pas. Plus il se rapprochait, plus augmentait l’inquiétude d’Ellula et de Clairia. Elles discernaient à présent les détails, les trois attaches extérieures, l’une à hauteur de la ceinture, l’autre à hauteur de la poitrine et la dernière au niveau du cou, les épaulettes renforcées, l’intérieur des gants légèrement granuleux, les bords arrondis et boursouflés du hublot.