À sa démarche hésitante, à l’inertie de ses bras, elles n’avaient pas besoin d’examiner ses traits pour deviner que le dek se posait lui aussi des questions. Et d’ailleurs ce fut lui qui, lorsqu’il fut parvenu à moins de dix mètres de la tête de la colonne, prit l’initiative de s’arrêter. Ellula, Clairia et le moncle s’immobilisèrent à leur tour, mais furent propulsés cinq pas vers l’avant par les poussées convulsives de la colonne. Les volutes de vapeur poursuivaient leur ballet lancinant au-dessus de la surface frémissante de la cuve.
On s’observa de part et d’autre pendant deux bonnes minutes avant que les mains du dek ne se lèvent et ne déverrouillent l’attache du cou. Les joints d’étanchéité s’ouvrirent d’eux-mêmes dans un sifflement à peine audible, puis, d’un geste lent, presque théâtral, il abaissa sa têtière sur ses épaules. Elles s’étaient attendues à faire face à une brute, à une bête féroce, elles furent étonnées de découvrir un homme sans âge aux traits fins, presque féminins, aux cheveux clairsemés et mi-longs, au regard sombre et profond. Intrigué par le vacarme qui continuait d’enfler dans le silence de l’immense salle, il lança un coup d’œil aigu vers l’arrière de la colonne.
« Nous avons déjà été présentés, fit le moncle Artien avec un léger plissement des lèvres qui était sa manière à lui de sourire.
— Qu’est-ce qui se passe là-bas ? demanda le Taiseur en désignant l’extrémité de la passerelle.
— Ces femmes ont décidé d’aller à votre rencontre, mais les soldats kroptes prétendent les en empêcher.
— C’est vous qui leur avez ouvert les portes ?
— Je suis même allé à plusieurs reprises dans vos quartiers, acquiesça le moncle. Mais l’ambiance n’était guère favorable à une tentative de médiation. En tout cas, j’ai pu me rendre compte que les combinaisons n’étaient pas nécessaires dans ce passage.
— Vous aimez jouer avec votre vie, moncle…
— Cela ne m’effraie pas. J’ai tellement joué avec celle des autres. »
Le regard du Taiseur se promena sur Ellula, sur Clairia, sur leurs compagnes des premiers rangs. Depuis combien de temps, si on exceptait les spectatrices de leur procession dans les rues de Vrana – mais alors ces dernières n’avaient été que les aspérités anonymes d’une multitude cimentée par la haine –, n’avait-il pas contemplé de femmes ? Dix, quinze ans ? Il avait assouvi ses pulsions sexuelles les plus pressantes avec quelques-uns de ses codétenus, avec Lœllo en particulier, dans l’enceinte du pénitencier, mais, même si ses relations avec l’autre sexe n’avaient pas abouti à un résultat très probant au cours de sa vie d’homme libre, il était traversé devant les visiteuses par une intense émotion, quelque chose comme un appel profond de ses fibres, une aspiration originelle, fondamentale.
« Qu’est-ce qu’elles veulent ? demanda-t-il.
— Je leur laisse le soin de vous en faire part, dit le moncle en invitant, d’un geste de la main, Ellula à répondre.
— Si nous restons plus longtemps sur cette passerelle, monsieur, un grand nombre des nôtres ne pourront pas passer de votre côté, déclara la jeune femme d’une voix dont elle s’efforça de maintenir jusqu’au bout la fermeté.
— Pourquoi voulez-vous passer de notre côté ? insista l’ancien mentaliste. Nous sommes des criminels, la pire racaille qu’Ester ait jamais engendrée…
— Nous perdons du temps ! protesta le moncle. Elles auront tout le loisir de vous l’expliquer lorsqu’elles seront en sécurité. »
Le Taiseur se frotta le menton et jeta un nouveau coup d’œil en direction du tumulte.
« D’accord, murmura-t-il. Essayons d’abord d’arrêter cette foutue guerre. »
Il pivota sur lui-même et, d’un ample mouvement du bras, engagea les femmes et le robe-noire à lui emboîter le pas.
« Ils arrivent, chuchota Abzalon. On a perdu le contact avec le Taiseur.
— C’est sans doute que ces bâtards l’ont égorgé ! glapit Kraer. Dégage-moi cette passerelle, Ab !
— On devrait peut-être attendre un peu…
— Fonce et tire dans le tas, bordel, c’est clair ?
— Faut pas m’parler comme ça, Kraer.
— Excuse, Ab, mais ça urge. »
Abzalon transpirait de plus belle à l’intérieur de sa combinaison et, à cause de la buée de plus en plus épaisse, il ne discernait qu’un mouvement flou devant lui, une vague étroite et dense qui submergeait peu à peu la passerelle. Alors il prit une longue inspiration, releva le canon de son foudroyeur et s’ébranla. Curieusement et bien que la première bataille contre les Kroptes l’eût profondément meurtri, il ne ressentait aucune haine, aucune rage, aucune excitation, il éprouvait même une sorte de répugnance à obéir aux ordres de Kraer et de ses partisans, à être leur Holom, le soldat de leurs désirs ténébreux. Et puis il jugeait déloyal de foudroyer des hommes qui n’avaient à lui opposer que des lances et des épées de bric et de broc. Il accomplirait toutefois son devoir parce qu’il avait une soif éperdue de reconnaissance et que sa force, sa férocité étaient les seuls présents qu’il pouvait déposer aux pieds de ses frères humains. Il se rendit compte que la vague ennemie prenait de la vitesse. Probablement l’avaient-ils repéré, se ruaient-ils sur lui comme un troupeau d’arcarins cornus afin de le renverser, de le piétiner. Il se campa sur ses jambes, cala le foudroyeur contre son ventre et attendit encore un peu avant de faire feu.
« Où t’en es, Ab ? »
La voix de Kraer eut le même effet sur son cerveau qu’un courant magnétic à haute tension. Il perdit le contrôle de son index replié sur la détente. Aucune onde foudroyante ne sortait du canon, il avait pourtant l’impression d’avoir enfoncé le court levier jusqu’à la garde. Il se demanda s’il n’avait pas oublié de débloquer le cran de sûreté. Les autres n’étaient plus qu’à une vingtaine de mètres. Ses yeux guettaient l’apparition d’une rigole qui aurait tracé un sillon clair au milieu du rideau de buée. Il entrevoyait une vague silhouette de couleur grise qui agitait les bras comme un épouvantail articulé des vergers industriels du continent Nord, puis, derrière elle, d’autres formes, plus sombres, plus floues.
« Ab ? »
La voix de Kraer à nouveau. Abzalon n’avait pas appris à respecter cet homme au regard fuyant et au sourire fourbe, mais il le tolérait parce qu’il avait su lui donner de l’importance et qu’il avait eu l’intelligence d’épargner le Taiseur. Il se rendit compte qu’il appuyait sur le pontet, rectifia immédiatement la position. La silhouette grise, parvenue à moins de dix mètres, tendait les bras dans sa direction comme si elle tenait une lance. Une voix intérieure lui hurla de ne pas tirer, mais son corps ne lui obéissait plus et la détente s’enfonça en souplesse sous l’épais tissu enserrant son index. Le trait lumineux, éblouissant, jaillit de la bouche du canon, embrasa la surface de la cuve, percuta l’adversaire au niveau de la poitrine : l’impact l’arrêta net dans sa progression, le projeta en arrière, faillit le renverser, mais il se rééquilibra en s’aidant de ses bras, parcourut encore quelques pas et s’effondra au pied de la rambarde.
Les rigoles tant attendues dégoulinèrent sur le hublot d’Abzalon. À la faveur des étroits sillons, il s’aperçut que les ennemis, pétrifiés sur la passerelle, portaient des robes, des coiffes, et ne brandissaient aucune arme. Il baissa les yeux, observa le visage de l’homme qu’il venait d’abattre, reconnut le Taiseur. Son sang se glaça, un spasme lui contracta les entrailles, le foudroyeur lui échappa des mains et tomba à ses pieds, une plainte étranglée monta de sa gorge.