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« Qu’est-ce qui se passe, Ab ?

— J’ai… j’ai flingué le Taiseur, gémit Abzalon.

— Bon débarras ! ricana Kraer. Ses conneries de mentaliste commençaient à nous les briser. Et les Kroptes ?

— Il avait baissé sa têtière, je l’ai pas reconnu…

— Je te demande ce que fabriquent ces putain de Kroptes, Ab ! »

Désespéré, Abzalon eut le réflexe de relever la tête et de regarder devant lui : c’étaient bien des femmes et un moncle qui se pressaient devant lui.

« Des femmes, bredouilla-t-il.

— Quoi, des femmes ? »

Abzalon s’accroupit et fixa jusqu’au vertige le visage inerte du Taiseur. Il pria les dieux qu’il connaissait et ceux qu’il ne connaissait pas de redonner un souffle de vie à ce compagnon qui, avec Lœllo, avait été le seul à lui apporter un peu d’amitié et de réconfort entre les murs de pierre ou de métal de ses prisons successives, d’effacer la cavité aux bords déchiquetés et noircis qui s’étendait de son épaule gauche jusqu’à son abdomen et abritait un magma d’étoffe et de chair calcinées.

« Quoi, des femmes ? » croassa Kraer.

Abzalon faillit saisir le foudroyeur et en retourner le canon contre son cœur. Seule la mort pourrait le délivrer de l’insaisissable démon qui exploitait avec une rare cruauté ses failles affectives et sa brutalité. Il l’avait poussé à tuer un ami, un frère de hasard, exigeant de lui un sacrifice déchirant, choisissant sa victime non plus dans le grouillement anonyme de Vrana ou dans l’enceinte du pénitencier mais dans le cercle de ses proches. Abzalon examina le canon luisant et encore fumant du cracheur de feu. Le Taiseur avait eu raison quelques minutes plus tôt, ce genre de truc pourrissait l’existence.

« Ab, réponds, bordel de merde !

— Tu vas fermer ta grande gueule, Kraer ! » cracha Abzalon de toutes ses forces dans le micro de l’intercom.

Une petite lueur s’alluma dans son désespoir et il se souvint du Qval dans les souterrains de Dœq. Quelque part dans cet univers, il existait des êtres, humains ou non, qui pouvaient l’aider à comprendre pourquoi le monde se ruinait autour de lui, pourquoi il attirait la malédiction comme les gigantesques antennes du pôle Nord estérien captaient l’énergie magnétic du cosmos, pourquoi il s’obstinait à vivre tandis que ceux qui gravitaient autour de lui étaient condamnés à disparaître.

Quelqu’un lui agrippa l’épaule. Il releva la tête, entrevit d’abord une tache noire devant son hublot, puis une face blême et glabre, reconnut le petit ecclésiastique qui avait pris la défense des deks face au vieux moncle.

« Ab, si tu réponds pas tout de suite, on y va ! glapit Kraer.

— Restez où vous êtes ! »

D’un geste de la main, le robe-noire lui demanda de déverrouiller son attache extérieure et de baisser sa têtière. Il ramassa le foudroyeur, se releva et s’exécuta. Des cris perçants lui vrillèrent immédiatement les tympans. L’air de la cuve, pourtant chaud, glissa sur son crâne et sur son visage dégoulinants comme la plus exquise des caresses. Agglutinées derrière le moncle, les femmes le fixaient avec une expression horrifiée, la même que celle de ses victimes dans les rues de Vrana. Il se présentait devant elles dans toute sa disgrâce, les mains couvertes du sang d’un frère. Il fut frappé par la beauté de la jeune femme qui s’était détachée du groupe et s’était avancée aux côtés du petit robe-noire. Moins de vingt ans sans doute, des cheveux épais, brillants, qui lui tombaient sur les hanches, un teint de ciel pâle, des yeux d’eau claire que ne troublaient aucun reproche, aucun mépris, une robe brodée qui mettait en valeur la finesse de sa taille et la rondeur de sa poitrine. Il l’aurait rencontrée au détour d’une rue de Vrana, l’idée ne l’aurait même pas effleuré de lui décortiquer le crâne, il s’en serait écarté comme la nuit se sauve devant le jour, comme les démons s’effacent devant les fées et les déesses. Des larmes lui embuèrent les yeux, bordel ! voilà qu’il chialait comme un gosse devant des femmes à qui il inspirait une horreur sans nom.

« J’voulais pas le tuer, c’était mon ami, balbutia-t-il. J’voyais rien, j’ai cru que… »

Les cris couvrirent la fin de sa phrase.

« Une méprise tragique, dit le moncle Artien. Faisons en sorte que le sacrifice de votre ami ne reste pas vain. Vous est-il possible de prévenir les autres deks que ces femmes ne veulent pas les agresser mais simplement les rencontrer ?

— Nous rencontrer ? ânonna Abzalon.

— De toute urgence ! Vous entendez ces cris ? Les soldats kroptes essaient de les en empêcher. »

Abzalon prêta l’oreille et discerna, entre les hurlements, des chocs sourds, des bruits de lutte. Ce n’étaient pas les deks qui devaient se battre pour aller chercher les femmes, mais les femmes qui se battaient pour se rendre chez les deks. Le monde à l’envers. Il décela dans la situation une possibilité de réparer en partie sa faute, même si, il en était conscient, le sang du Taiseur ne sécherait jamais sur ses mains.

« J’vais leur donner un coup de main, si vous voulez… »

Il guetta une approbation dans le regard de la jeune femme dont les yeux emplissaient tout l’espace par-dessus l’épaule du moncle.

« Il y a déjà eu trop de morts », répondit-elle d’une voix dont la douceur l’envoûta.

Il fut étonné de s’entendre dire :

« P’t-êt’bien que vous avez raison, madame. »

« Madame », ce mot qu’il n’avait jamais employé, ou alors quand il était petit, lui était venu spontanément aux lèvres. Bien qu’on le réservât généralement aux femmes mûres ou très haut placées sur l’échelle sociale, il n’en avait pas trouvé d’autre pour s’adresser à son interlocutrice. Alors il leva son foudroyeur et le lança par-dessus la rambarde de la passerelle, un geste spontané dont le premier mérite était de le débarrasser de l’arme qui avait volé la vie du Taiseur. La jeune femme lui eût-elle demandé de se jeter à son tour dans la cuve qu’il se serait exécuté sans la moindre hésitation. L’impact du foudroyeur à la surface de l’eau perturba les mouvements des volutes, qui s’égaillèrent dans tous les sens avant de reprendre leur ballet aérien.

« Vous faites preuve d’une grande sagesse, approuva le moncle Artien.

— Lui était sage, murmura Abzalon en désignant le corps du Taiseur.

— Pas tant que ça. Il a commis une erreur : il aurait dû prendre le temps de vous prévenir. »

Un sillon de feu fusa du bas-ventre d’Abzalon, monta le long de sa colonne vertébrale, une impulsion colérique. Sans la présence de la jeune femme, son bras se serait détendu comme un ressort et son poing aurait écrabouillé le crâne du robe-noire.

« Je contacte les autres », marmonna-t-il.

Il remonta la têtière et attendit que se fussent refermés les joints d’étanchéité avant de pousser la bride de fixation de l’attache. La voix acérée de Kraer satura aussitôt son intercom.

« …m’entends, Ab ? Tu m’entends ?

— Elles arrivent.

— Où étais-tu passé, bordel de merde ? J’ai cru que… Comment ça, elles arrivent ?

— Les femmes kroptes. Remballez les combinaisons et les armes. Envoie quelqu’un prévenir les autres. »

Et, sans attendre la réponse de Kraer, il s’accroupit, jucha le corps du Taiseur sur ses épaules, se redressa et rebroussa chemin.

Les dernières femmes de la colonne s’engouffrèrent dans la coursive basse des quartiers des deks. Les Kroptes lancés à leur poursuite n’avaient pas insisté lorsqu’ils avaient vu se dresser devant eux une quinzaine de deks vêtus de combinaisons grises et armés de lances ou de masses d’armes. Ils avaient capturé trois ou quatre fuyardes sur la passerelle et s’étaient repliés avec ce maigre butin. L’une d’elles s’était débattue avec une telle énergie qu’elle avait basculé par-dessus la rambarde et entraîné son ravisseur dans sa chute. Alourdis par leurs vêtements, ils avaient coulé comme des pierres dans l’eau de la cuve. Une autre, dont la robe s’était déchirée de haut en bas, avait été frappée à la tête et traînée pratiquement nue sur le plancher.