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Postée d’un côté de la porte du quatrième sas, Ellula estimait qu’un peu plus de huit cents épouses et ventres-secs étaient parvenues à traverser la cuve, qu’une centaine d’entre elles, par conséquent, avaient été reprises par les hommes d’Eshan Peskeur. Des doutes venaient à présent la harceler avec la même virulence que les zihotes dans les étables d’Isban Peskeur : à cause d’elle, Samya était morte et cent femmes subiraient dans les heures à venir une humiliation pire que celle des ventres-secs, pire que celle qu’elle avait elle-même endurée dans le grand temple de l’Erm. Les patriarches s’acharneraient sur les captives pour dissuader les autres épouses de s’enfuir, pour se resserrer autour des valeurs fondatrices. Elles expieraient pour toutes celles qui avaient eu l’audace de partir, de céder à la tentation de l’egon.

Elle avait de surcroît aperçu les visages et croisé les regards de certains deks, et elle se demandait si elles n’avaient pas opté pour un remède pire que le mal. Les femmes ne paraissaient avoir aucune chance de connaître le bonheur avec ces hommes aux trognes ravagées par la souffrance, le désir et la haine. Elles éviteraient peut-être une guerre inutile, et encore, la réaction d’Eshan et de ses soldats montrait que les deux camps n’étaient pas au bout de leurs peines. Elles paieraient un tribut exorbitant. Jusqu’au bout, y compris dans leur propre révolte, dans cette tentative désespérée d’infléchir le cours de leur destin, les femmes kroptes étaient-elles incapables de se défaire de la fatalité qui s’attachait à leurs pas ?

Les portes des sas se refermèrent l’une après l’autre. Le dek qui semblait inconsolable d’avoir tué son compagnon par erreur avait reposé délicatement le cadavre sur le plancher de la coursive et retiré sa combinaison. Sa chemise et son pantalon détrempés révélaient les aspérités de sa peau. Il ressemblait à un arbre desséché à l’écorce dure et blessante. Au bout des branches épaisses et noueuses de ses bras avaient poussé des mains gigantesques, comme s’il s’était projeté tout entier dans ces deux excroissances faites pour briser, pour broyer, négligeant de couvrir son crâne de cheveux et ses joues de barbe. Il portait comme un aveu sa monstruosité sur son visage, et pourtant ce n’était pas lui qu’Ellula redoutait le plus. Il avait une manière de promener sur elle ses yeux globuleux qui évoquait la candeur et la pureté de l’enfance. Elle ne l’avait jamais rencontré dans ses visions, mais des images l’effleuraient à présent qui le concernaient, visages de femmes terrorisées, crânes brisés comme de vulgaires brindilles, sang, éclats de cervelle, cadavres décapités, démembrés, projetés à travers les vitres, abandonnés sur un terrain vague…

Le flot serré des épouses et des ventres-secs s’écoulait lentement dans la coursive basse. Tout en reprenant leur souffle et leurs esprits, elles observaient ces hommes qui surgissaient l’un après l’autre des coursives adjacentes et les détaillaient avec la même crudité que des fermiers kroptes examinant des yonakas. Ils se massaient sur la petite place qui précédait le labyrinthe, toujours armés de leurs lances ou de leurs masses d’armes, les yeux brillants, se poussant, se bousculant, se disputant pour apercevoir les femmes qui marchaient en tête, le visage en partie dissimulé par leur coiffe. Si deux ou trois ne purent retenir une réflexion égrillarde, la plupart gardaient le silence, intimidés, troublés.

À l’arrière, devant la porte close du troisième sas, un dek escorté d’une dizaine d’hommes se présenta à Ellula. Grand, mince, cheveux ondulés, sourire cauteleux. D’emblée elle ne l’aima pas : lui cachait sa monstruosité sous ses dehors affables.

« Je m’appelle Kraer. Les deks nous ont chargés, moi et mes hommes, de les représenter. »

Légèrement en retrait, abattu, Abzalon contemplait le visage exsangue du Taiseur caressé par le rayon d’une applique. Il avait réduit au silence l’homme qui aurait trouvé les mots et l’attitude justes pour empêcher Kraer et les siens d’exploiter la situation. Ces profiteurs, ces charognards se réserveraient les meilleures parts et briseraient le rêve de réconciliation de l’ancien mentaliste.

« J’ai cru comprendre que tu… que vous aviez autorité sur ces femmes », poursuivit Kraer.

Il avait une façon de reluquer sa vis-à-vis qui horripilait Abzalon. Il se désintéressait totalement du moncle et de l’autre fille, beaucoup moins belle – Abzalon l’aurait volontiers traitée de mocheté ou de zihote s’il n’avait pas eu une conscience aussi aiguë de sa propre laideur. Un peu plus loin, dans la lumière vive de la coursive, les deks de l’avant-garde tentaient de lier conversation avec les femmes qui se tenaient en queue de colonne.

« Je n’ai autorité sur personne, dit Ellula. Elles ont elles-mêmes décidé de venir à votre rencontre.

— Pourquoi donc ? s’exclama Kraer. Leurs hommes ne leur suffisaient pas ? »

Ellula essaya de reprendre courage dans les yeux de Clairia et de l’ecclésiastique.

« Pour rétablir l’équilibre, répondit-elle. Et pour éviter un carnage inutile.

— Combien êtes-vous ?

— Environ huit cents. »

Kraer se frotta les joues du dos de la main.

« Nous sommes un peu moins de cinq mille, reprit-il. Votre offre est généreuse mais elle est porteuse de nouveaux déséquilibres, de nouveaux carnages.

— D’autres épouses viendront peut-être nous rejoindre.

— En attendant, vous me placez dans la situation de faire huit cents heureux et quatre mille malheureux.

— La liberté de choix nous revient : c’est notre seule condition. »

Kraer libéra un petit rire qui fouailla les entrailles d’Abzalon.

« Je vous trouve gonflée de vouloir nous imposer une condition. Quelles que soient les raisons de votre décision, vous vous êtes réfugiées sur notre territoire. De plus, vos hommes n’ont sans doute pas apprécié que vous fichiez le camp pour frayer avec des criminels. Vous vous êtes jetées de vous-mêmes dans nos bras : il ne vous reste plus qu’à rester en notre compagnie et accepter nos lois et nos conditions. »

La vitesse à laquelle le visage angélique de la jeune femme se métamorphosa en un masque dur, intraitable, stupéfia Abzalon.

« Monsieur, si vous refusez cette condition, toutes ces femmes, je dis bien toutes, se donneront la mort sans aucune hésitation. »

Bien qu’elle n’eût pas haussé le ton, l’impact de sa voix fit reculer Kraer d’un pas. Il comprit qu’elle ne plaisantait pas, qu’elles étaient liées par un pacte, qu’elles avaient franchi un point de non-retour, mais il tenta encore d’argumenter :

« Faudrait pour ça que vous ayez les moyens de…

— Il existe des milliers de façons de se tuer, coupa-t-elle. Nous ne sommes pas passées de votre côté pour subir votre domination. À la moindre violence exercée contre l’une d’entre nous, nous nous retirerons définitivement. Puisque vous affirmez représenter ces hommes, rassemblez-les et transmettez-leur ces instructions. Le plus vite sera le mieux. »

Kraer pâlit, ouvrit la bouche, puis se ravisa et se contenta d’acquiescer d’un mouvement de tête. Il n’appréciait visiblement pas d’avoir été mouché devant ses hommes par une fille à peine sortie de l’adolescence mais, comme tous les animaux à sang froid, il savait analyser les situations et en tirer aussitôt le meilleur parti, ou le moins mauvais. Il ordonna à ses partisans de rassembler tous les hommes dans la grande salle aux alvéoles, hormis Abzalon et cinq autres qui reçurent pour consigne de surveiller les portes des sas au cas où les Kroptes passeraient à l’offensive.