« Pourquoi moi ? grogna Abzalon.
— Parce que tu veux confier le foudroyeur à personne.
— J’l’ai balancé à la flotte. »
Kraer sourcilla, désigna d’un geste le cadavre du Taiseur.
« Même mort, il continue de t’influencer.
— Son idée était bonne : y avait la possibilité de réunir les deux camps sans faire couler le sang.
— C’est le sien qu’a coulé ! ironisa Kraer. On peut pas prendre la fourrure de l’aro sans l’avoir d’abord égorgé.
— Espèce de… »
Le poing levé, Abzalon se précipita sur Kraer, mais une brûlure lui incendia le front et brisa son élan. Elle le dévisageait, il y avait de l’effroi dans ses grands yeux, et il eut honte de lui-même, honte de son emportement, honte de cette violence qui suintait par tous les pores de sa peau.
Kraer le considéra avec ironie. Rien n’échappait à son regard de charognard, et il savait à présent qu’il ne risquait rien en présence de la jeune femme, qu’elle avait réduit le grand Ab, le monstre tant redouté de Dœq et de L’Estérion, à l’état de yonak domestique.
« J’te nomme responsable de la sécurité, Ab. Aucun Kropte ne doit franchir le seuil de cette put… de cette porte !
— Et le corps du Taiseur ?
— Débrouille-toi pour ne pas le laisser pourrir dans le coin. Ça pue, et il y a des femmes parmi nous. »
Longtemps après qu’ils furent partis, Abzalon demeura assis devant le corps du Taiseur. Ils s’étaient répartis par groupes de deux devant les portes, distantes les unes des autres d’une vingtaine de mètres. Le dek qui faisait équipe avec lui, un type d’une trentaine d’années, tuait le temps en fredonnant des chansons du désert oriental du continent Nord, sa région natale. Il s’appelait Yzag, avait amorcé un début de conversation – « Pas de chance, hein, pour une fois qu’on reçoit des bonnes femmes, on est consignés dans ce trou à rondats ! » –, n’avait pas insisté devant le mutisme obstiné de son vis-à-vis, s’était adossé à la paroi, avait renversé la tête en arrière et s’était laissé aller à ses rêveries.
Abzalon demeura plongé dans sa détresse pendant un temps qu’il aurait été incapable d’évaluer. Les images des femmes qu’il avait massacrées remontaient à la surface de son esprit. Jamais il ne les avait revues avec une telle précision. Elles avaient jusqu’alors gardé le plus strict anonymat dans ses souvenirs, comme s’il s’était acharné sur un seul et même corps, comme si, sous le prétexte de brouiller les pistes, il avait embrouillé sa mémoire. Elles se superposaient au visage du Taiseur, il se les remémorait toutes avec une netteté accablante et libératrice en même temps. Il fallait qu’il les regarde pour les laisser sortir de lui, qu’il leur rende l’hommage posthume qu’elles attendaient, qu’elles réclamaient. Il ne ressentait pas de la honte, comme sous les yeux de la jeune femme quelques instants plus tôt, mais un chagrin d’enfant devant la dépouille de sa mère, une douleur sincère, déchirante. Sa violence se terrait là, dans cette blessure qui n’avait jamais saigné et qui avait gangrené tout son être.
« Eh, mais tu… tu pleures, Ab ? »
Yzag s’était penché vers l’avant et avait relevé les mèches brunes de son front pour mieux constater l’incroyable. Abzalon ne s’essuya pas les joues, il se redressa et s’efforça de sourire.
« Je transpire des yeux, crétin ! »
Au moment où il prononçait ces mots, il sut ce qu’il convenait de faire pour apaiser définitivement ses victimes, les femmes anonymes de Vrana, les détenus de Dœq, son ami le Taiseur.
« J’en ai pas pour longtemps », marmonna-t-il en se relevant.
Il s’introduisit dans le local où étaient entreposées les combinaisons, en choisit une à sa taille, l’enfila sans verrouiller les attaches extérieures, revint vers la porte du premier sas, se dirigea vers la niche qui abritait le clavier et les manettes, se concentra pour se rappeler les gestes du Taiseur. Étrangement, lui qui n’avait jamais été capable d’apprendre la moindre leçon à l’orphelinat de Vrana ne rencontra aucune difficulté à presser les bonnes touches et à manipuler les manettes. Il n’avait qu’à se laisser guider par la voix qui naissait au creux de son ventre et résonnait avec les accents de l’ancien mentaliste. La porte s’ouvrit dans son chuintement caractéristique.
« Qu’est-ce que tu fous, Ab ? s’écria Yzag. Kraer a dit que… »
Abzalon remonta la têtière et boucla les attaches extérieures. Une chaleur d’étuve et un silence profond l’environnèrent. Il revint vers le cadavre, le chargea sur ses épaules et, sans tenir compte des gesticulations forcenées d’Yzag, franchit le seuil de la porte qu’il ne referma pas.
Il traversa sans encombre les trois premiers sas, mais la vapeur aveuglante qui s’engouffra dans le quatrième déclencha une attaque de panique qu’il jugula rapidement. Lorsqu’il distingua à nouveau les formes au travers de son hublot, il emprunta la passerelle au-dessus de la cuve bouillonnante, la parcourut jusqu’à son milieu, leva le corps, le tint un long moment à bout de bras, subjugué par les jeux de lumière sur les volutes, par les miroitements de l’eau sur les parois, le plafond et les étais de la pièce. La tombe du Taiseur serait aussi belle et aussi grande que son âme.
Il lança le corps, le regarda s’enfoncer dans l’eau, le perdit de vue, resta un moment penché au-dessus de la rambarde. Il aurait voulu réciter une prière appropriée mais aucune ne lui vint à l’esprit, sa tête restait vide, il avait besoin d’air frais.
Au moment où il se redressait, il crut distinguer une forme ondoyante et sombre au centre de la cuve. Il s’immobilisa, suspendit sa respiration, concentra son regard sur la surface de l’eau. Il eut la nette impression que la forme avançait dans sa direction. Saloperie de buée ! Il lui fallait à tout prix savoir s’il se trouvait en face d’un phénomène réel ou s’il était victime d’une illusion d’optique. Il contint tant bien que mal son envie de déverrouiller l’attache du cou et de rabattre la têtière sur ses épaules.
Il n’eut pas besoin d’en arriver à cette extrémité : la forme émergea lentement de l’eau, se dressa au-dessus de l’étoupe de vapeur et se stabilisa à hauteur de la passerelle.
CHAPITRE XIII
ABZALON
Qui découvre Abzalon pour la première fois de son existence reçoit en général un choc équivalent à un coup de poing dans le plexus solaire. Tel ne fut pas mon cas, non que mon seuil de tolérance soit plus élevé que chez les autres, mais les circonstances de notre première rencontre, la tension qui s’était créée entre le moncle Gardy et moi-même ont fait que je n’ai pas concentré toute mon attention sur son apparence physique. Je l’ai certes trouvé hideux avec ses gros yeux, la plaie de sa bouche, ses dents noires, son crâne déformé, mais je n’ai pas eu cette réaction d’horreur qui est le réflexe habituel des hommes et des femmes le croisant dans les coursives. Maintenant qu’il a pris la décision de ne plus répondre aux provocations, de ne plus porter un seul coup, le dégoût, l’insulte, l’injure succèdent rapidement à l’horreur. Ce phénomène en dit davantage sur la nature humaine que la plus savante des thèses : les foules craignent le monstre tant qu’il constitue une menace, elles le méprisent dès qu’il devient inoffensif. En d’autres termes, le monstre n’a pas d’autre choix que de régner par la terreur s’il veut être reconnu, considéré, et Abzalon l’avait instinctivement compris, dont le physique et l’enfance le prédisposaient à endosser le rôle de l’épouvantail. Il s’est affirmé en tuant des dizaines de femmes – des centaines ? – dans les rues de la ville de Vrana, en inspirant les plus vives craintes chez ses codétenus de Dœq. Il a accompli ce qu’on attendait de lui, devenant le symbole des ténèbres, le Holom astaférien, le démon de l’Amvâya, l’exutoire, le miroir dans lequel chaque être humain refuse de se reconnaître. Il a massacré et torturé avec ses grosses mains qui, lorsqu’elles se tendent vers ses interlocuteurs pour les saluer, leur donnent l’impression qu’elles vont les broyer avec la même puissance que les gigantesques concasseurs à fizlo du continent Nord. Puis est venu le jour où il a refusé de jouer son rôle, où il a aspiré à une nouvelle existence, où il s’est engagé sur le long chemin qui menait à lui-même. Dès lors, les autres l’ont méprisé et se sont vengés des frayeurs qu’il a suscitées en eux. Par un effet de vases communicants, puisque le monstre n’acceptait plus d’être la représentation de leur face cachée, ils se sont découverts, ils ont libéré le monstre en eux. J’ai acquis la certitude que chacun d’eux aurait suivi le même parcours qu’Abzalon s’il avait été confronté à la même enfance, aux mêmes difficultés. Ils n’étaient pas meilleurs que lui, seulement façonnés par la peur de l’autorité, par leurs croyances, par leur morale, par l’amour de leur famille. Que se disloquent les armures qui les protègent et ils apparaissent dans leur nudité, dans leur fragilité, dans leur réalité. Dans leur humanité.