Le Taiseur n’avait pas peur du monstre en lui, l’ayant apprivoisé au cours de sa longue retraite dans les monts Qvals, raison pour laquelle il n’a pas hésité à donner son amitié et sa confiance à Abzalon. De même, Lœllo le Xartien n’a pas craint de se placer sous la protection d’un homme qui pouvait fracasser le crâne de ses semblables d’un seul coup de poing. Sens aiguisé de l’opportunisme, me rétorquera le lecteur imaginaire. Bien, lecteur, choisis la créature la plus effrayante de ton village, de ta ville, de ton continent, de ta planète si tu veux, prends ton courage à deux mains, va te présenter devant elle, combats-la ou prie-la de te prendre sous son aile. Je sens que tu hésites, que l’image mentale de la créature, humaine ou non, te retient dans ton abri de certitudes et de peurs. Considère alors ta faiblesse et essaie, comme le Taiseur, de dompter la créature en toi. Lœllo était quelqu’un de suffisamment solide et stable pour assumer ce genre de rendez-vous. Cette forme d’audace n’était pas consciente, bien entendu, elle avait été forgée par la tendresse de sa mère et de ses sœurs. On ne dira jamais assez l’importance de l’amour maternel, c’est un enfant de l’éprouvette qui vous l’affirme.
Nous, les moncles, avons caché notre monstruosité sous d’autres vêtements. Nos robes noires abritaient des âmes façonnées comme des lames, durcies par le feu de la foi, aiguisées par le marteau de la haine. Et si nous plongions nos couteaux dans les cœurs, c’était avant tout pour transpercer un symbole, pour extirper de notre monde cette tentation de l’amour, pour justifier la sécheresse de nos vies.
Abzalon a accueilli en lui une souffrance que nous ne parviendrons jamais à mesurer. Il mérite qu’on le laisse en paix, il a donné suffisamment à l’humanité. Je conçois ce qu’il y a de choquant dans cette affirmation, mais il ne s’agit pas d’une provocation gratuite. Abzalon est descendu tellement bas dans sa déchéance qu’il a touché le fond, qu’il a aboli tout jugement sur lui-même. On l’a certainement aidé dans ce cheminement, mais un verset du Livre des vertus et révélations dit que l’hôte ouvre sa porte au voyageur qui frappe et la laisse fermée devant celui qui ne frappe pas (je me dois ici de préciser que l’hôte symbolise la connaissance dans la religion monclale). Abzalon a frappé à la porte, l’hôte lui a ouvert sa maison. Qu’importent la nature de l’hôte et la teneur de ses enseignements car, contrairement à ce qu’affirme le Livre des vertus et révélations, je le crois changeant, polymorphe, adaptable aux besoins des voyageurs. Au tour des autres passagers de l’Estérion de parcourir le sentier qui mène à leur cœur. Cela fait longtemps que j’ai moi-même entrepris ce voyage, mais je n’ai pas encore aperçu la maison de l’hôte, sans doute parce que, contrairement à Abzalon, je me suis fourvoyé très longtemps dans le labyrinthe des illusions. Je ne désespère pas et, même si je meurs avant d’avoir goûté la joie de cette fusion avec moi-même, avec l’univers par conséquent, je sais que j’aurai accompli une bonne partie du trajet. Il m’est intolérable d’écrire, la douleur m’irradie de l’épaule jusqu’à l’extrémité des doigts, mais ma plume dansera sur le papier jusqu’à mon dernier souffle.
Tout s’arrêtera sans doute quand j’aurai appris à aimer la douleur.
« Nom de dieu, Ab, t’as bien failli nous ébouillanter ! »
Une fumée brûlante s’était répandue dans la coursive, avait embrasé la gorge et les poumons d’Yzag et des cinq autres sentinelles qui avaient dû se jeter sur le plancher pour pouvoir respirer. Ils étaient restés dans cette position un temps interminable, jusqu’à ce que la vapeur commence à s’estomper. Lorsque Abzalon était sorti du premier sas et avait refermé la porte, ils s’étaient relevés, furieux, prêts à lui planter leur lance dans le ventre, puis ils s’étaient souvenus qu’ils s’en prenaient à un homme qui pouvait leur arracher la tête d’une simple chiquenaude.
« Excusez-moi, les gars », avait-il marmonné après avoir retiré sa combinaison.
Ils s’étaient lancé des regards étonnés : Abzalon n’avait pas pour habitude de présenter des excuses, ou alors avec ses poings. Ils n’auraient pas réussi à décrire exactement ce qui avait changé dans ses traits, dans son attitude, mais ils s’apercevaient qu’une lumière nouvelle, à la fois discrète et puissante, éclairait ses gros yeux.
« Ça va, mais referme les portes la prochaine fois, avait grommelé Yzag. C’est qu’on n’avait pas de combinaison, nous autres.
— Vous avez entendu ce qu’a dit Kraer : fallait pas laisser pourrir le cadavre du Taiseur dans la coursive. »
Ils avaient repris leur poste devant les portes des sas. Le silence était retombé, morne, troublé par des grincements ou de lointains éclats de voix.
Quatre ampoules grillèrent à quelques secondes d’intervalle et plongèrent la coursive dans une demi-obscurité qui se resserrait autour des halos de lumière. De temps à autre, Yzag épiait Abzalon assis contre la cloison, figé, le regard tourné vers l’intérieur. À Dœq, il avait systématiquement tourné les talons lorsqu’il avait vu sa grande carcasse se profiler dans les couloirs. Le monstre qui lui avait infligé ses plus grandes trouilles lui paraissait à présent aussi doux et inoffensif qu’un petit animal. Pourtant, l’idée ne venait pas à Yzag d’en profiter, de régler ses comptes, de venger ses amis qui avaient été détruits par les marteaux de ses poings. La solitude, le recueillement d’Abzalon lui inspiraient davantage de respect que sa brutalité. Lui-même avait massacré toute une famille afin de la déposséder de son puits d’eau tiède, et il n’avait plus jamais goûté ce silence intérieur, cette paix qui baignait le désert du continent Nord et qui enveloppait le grand Ab comme une ombre bienveillante. Yzag se promit de lui en toucher deux mots quand il aurait décidé de sortir de son silence et de revenir parmi les hommes.