Durant les jours qui suivirent, les deks réaménagèrent leurs quartiers afin de loger leurs huit cents invitées. Ils leur abandonnèrent un niveau entier, le plus haut, et se serrèrent dans les cabines des autres niveaux. De leur côté, les femmes confectionnèrent de nouveaux matelas, de nouvelles couvertures avec les pans de tissu, de toile ou les morceaux de mousse qu’ils ramenaient des locaux techniques, des salles alvéolaires, du labyrinthe, arrachant au besoin des cloisons pour récupérer les matériaux isolants. Elles ravaudèrent également les chemises et les pantalons de leurs hôtes à l’aide des aiguilles et des bobines de fil que les plus prévoyantes n’avaient pas oublié d’emporter dans leur exode. Comme les chariots automatiques ne livraient que cinq mille plateaux, elles s’invitaient dans les cabines et partageaient les repas avec les hommes, meilleure manière de lier conversation et de faire plus ample connaissance.
Les rares deks qui contrevinrent aux ordres de Kraer, qui se montrèrent grossiers ou tentèrent d’agresser une femme isolée furent immédiatement ceinturés, neutralisés et enfermés dans une pièce du labyrinthe qu’on avait précipitamment baptisée « prison » ou « trou » et qu’on maintenait fermée à l’aide d’un verrou de fortune.
Bon nombre de changements survinrent pendant cette période : les deks prirent davantage soin de leur personne, se présentèrent sous leur meilleur jour, lavèrent plus souvent leurs vêtements, se rasèrent chaque matin, surveillèrent leur langage, cessèrent de se disputer ou de se battre pour des futilités. Des couples qui s’étaient constitués à Dœq ou dans L’Estérion se défirent, car en aucun cas on ne voulait être surpris avec un autre homme et perdre toutes ses chances d’attirer l’attention d’une femme. Dans les yeux se lisaient à la fois l’espoir de faire partie des heureux élus et la crainte d’en être exclu. Déjà se manifestaient les préférences et s’opéraient les choix. Les plus jolies étaient courtisées par des nuées d’admirateurs, les moins belles se contentaient d’un ou deux soupirants, les plus avisés finalement car, en jetant leur dévolu sur les délaissées, ils augmentaient sensiblement leurs chances de fonder une famille, ce rêve qu’ils avaient cessé de caresser à Dœq et qui reprenait vie dans leur prison de l’espace. Les petits veinards qui recevaient un baiser ou une promesse étaient accueillis à leur retour par des mines envieuses et des sous-entendus salaces. Des parfums légers, fleuris, flânaient dans l’odeur lourde des quartiers. C’était une atmosphère de fête assurément, même si on voyait de temps à autre passer des hommes désespérés ou courroucés par un refus, même si le retour à la réalité serait brutal pour la majorité des anciens détenus.
Kraer rendait des visites de plus en plus fréquentes à Ellula. Il se présentait toujours seul, ayant ordonné à ses partisans d’écarter discrètement tout importun qui tournerait autour d’elle. Il lui apportait des plateaux-repas qu’elle s’empressait de partager avec Clairia, laquelle, d’une timidité maladive, ne quittait pratiquement jamais la cabine. En tant que responsable, il s’estimait en droit de se réserver la meilleure part du gâteau. Il avait redouté la réaction d’Abzalon au début, puis, ses hommes lui ayant rapporté que ce dernier se désintéressait totalement de la vie des quartiers, il avait estimé la voie libre : il lui suffisait de raccourcir la distance que la jeune femme maintenait avec lui.
Lœllo déboucha sur la coursive du bas et se dirigea vers la porte du premier sas. Alerté par le bruit de ses pas, assis contre la cloison, Abzalon leva la tête et sourit au Xartien, qui s’alarma de sa pâleur et de sa maigreur. À ses pieds gisait une combinaison spatiale utilisée de manière intensive à en juger par son usure.
Lœllo s’accroupit en face d’Abzalon, scruta ses traits pendant quelques secondes, respira son odeur âpre, observa le tissu de sa chemise et de son pantalon amidonné par la crasse. La tendance qui s’était amorcée après l’irruption des femmes dans les quartiers deks était allée en s’accentuant : du grand Ab, de l’arbre massif et puissant qui l’avait abrité à Dœq, ne subsistait qu’une loque humaine, un tronc creux qui semblait avoir été arraché par le vent et précipité dans la pénombre de la coursive basse.
« Qu’est-ce qui t’arrive, Ab ? finit-il par demander, autant pour dissiper sa propre émotion que pour amorcer la conversation. Ça fait cinq jours que t’as pas mis les pieds à la cabine, que t’as pas mangé, que t’as pas dormi…
— Pas le temps, répondit Abzalon d’une voix faible.
— Pas le temps ? Y a rien à foutre dans ce trou volant !
— Me semble pourtant que vous êtes bien occupés ces temps-ci. »
Un demi-sourire éclaira le visage soucieux de Lœllo.
« C’est vrai que tout le monde travaille à temps plein depuis l’arrivée des femmes dans les quartiers.
— T’en es où ?
— J’en compte bien une dizaine, peut-être plus, qui bourdonnent comme des alviolas autour de ma petite personne, mais j’me suis pas encore prononcé. Je fais le difficile. Et toi, tu tentes pas ta chance ? »
Les lèvres rainurées d’Abzalon s’étirèrent en une moue dubitative.
« J’ai croisé leur regard quand elles sont arrivées…
— Y en a peut-être une qui te trouvera à son goût. »
Abzalon secoua lentement la tête d’un air résigné.
« En tout cas, tu peux pas rester ici à te morfondre, reprit le Xartien. Remonte avec moi, t’as besoin de dormir, j’t’ai gardé un peu de nourriture.
— T’occupe pas de moi. Je retournerai dans les quartiers quand le moment sera venu. »
Lœllo hésita un petit moment avant d’aborder le sujet qui empoisonnait l’esprit d’Abzalon.
« Tu vas pas passer le reste de ta vie à t’accuser de la mort du Taiseur, se risqua-il. Le petit moncle m’a raconté, et quelques femmes aussi, que c’était un concours de circonstances, un accident. »
Abzalon fixa le bout de ses chaussures de toile dont la trame ajourée laissait entrevoir un gros orteil souligné d’un arc de cercle noirâtre.
« On n’est pas le soldat de la mort par accident, soupira-t-il d’une voix tellement basse que le Xartien dut tendre l’oreille pour saisir ses paroles.
— Qui t’a fourré cette idée en tête ? »
Abzalon posa sur Lœllo des yeux que sa maigreur rendait encore plus globuleux, plus inquiétants, et désigna la porte du premier sas.
« Quelqu’un qui vit dans la cuve, répondit-il avec un étrange éclat dans le regard. Celui-là même que j’ai croisé dans les souterrains de Dœq. »
Un voile de perplexité puis de commisération glissa sur les traits du Xartien.
« On est dans l’espace, Ab, coincés dans un putain de cercueil volant qui erre à des millions et des millions de kilomètres d’Ester ! »
Il avait haussé le ton pour sortir son interlocuteur de son mauvais rêve. Abzalon le congédia d’un geste évasif de la main. Lœllo esquissa quelques mouvements d’assouplissement, fut un moment partagé entre son désir de regagner les quartiers et celui de rester plus longtemps en compagnie de l’Astaférien.
« C’est seulement que j’ai besoin d’être seul pendant quelque temps, précisa Abzalon. Ta visite m’a fait rudement plaisir. Fous le camp maintenant, ou les autres vont te piquer tes femmes.
— Je t’apporterai tes repas si tu veux.
— J’suis sûr que tu préfères les partager avec tes admiratrices ! »
Les lueurs d’inquiétude s’éteignirent dans les yeux sombres de Lœllo : si le grand Ab le taquinait ainsi, c’était qu’il n’allait pas si mal, qu’il souffrait seulement d’une déprime passagère, qu’il reprendrait bientôt sa place parmi les siens. Rasséréné, le Xartien s’éloigna d’un pas léger en direction de la place.