Выбрать главу

« Que devient la fille ? cria Abzalon avant qu’il n’eût atteint l’extrémité de la coursive.

— Quelle fille ? s’étonna Lœllo en se retournant.

— Celle qui commande le groupe des femmes…

— Ellula ? »

Lœllo se gratta le crâne. Des rumeurs couraient dans les quartiers, qui donnaient une tout autre explication à la disparition d’Abzalon. On insinuait qu’il avait eu le coup de foudre pour la jeune Kropte et que, comme l’attirance n’était pas réciproque, il était parti cacher sa peine et sa laideur dans la coursive basse. Les relations du grand Ab avec les femmes s’étant limitées à des décervelages en bonne et due forme, Lœllo n’avait jusqu’à présent accordé aucun crédit à ce genre de ragots.

« Pourquoi, Ab ? Elle t’intéresse ?

— Comme ça. Elle est… euh… très…

— Belle ? Ça, tu peux le dire ! On la voit pas souvent dans les quartiers. Elle reste le plus souvent terrée dans sa cabine.

— Personne lui court après ? »

Quelles qu’en fussent les conséquences, Lœllo n’avait pas le cœur à mentir au grand Ab, affaissé sur le plancher comme un sac de toile vidé de son contenu.

« Un seul, répondit-il de mauvaise grâce. Kraer. »

Il n’eut pas le courage, en revanche, de juger de l’effet produit par ses paroles sur Abzalon, il tourna les talons et détala comme un voleur.

« Ellula ? »

Clairia s’était égarée dans le labyrinthe. Elle n’avait encore jamais vu de robots sentinelles mais elle savait qu’ils pouvaient à tout instant surgir du plafond métallique, fondre sur elle et la condamner à une immobilité de plusieurs jours. Elle avait aperçu les corps pétrifiés de femmes victimes du rayon paralysant d’un RS et qui, à en juger par leur expression d’épouvante, garderaient de la rencontre un souvenir particulièrement cuisant.

« Ellula ? »

La voix de Clairia s’échoua dans les innombrables recoins du dédale. Pendant que la plupart des femmes exploraient les passages et apprenaient à se repérer aux signes gravés sur les cloisons, elle était restée confinée dans sa cabine avec Ellula, ou seule quand celle-ci consentait à se rendre aux invitations de Kraer. Elle avait accepté de les accompagner aujourd’hui, sur la demande pressante d’Ellula – au grand déplaisir de Kraer –, mais elle les avait perdus de vue et n’était pas parvenue à les retrouver. Elle avait eu la très nette impression que le chef des deks – il se prétendait leur chef mais il n’en avait ni la prestance ni l’autorité – avait subitement pressé le pas au sortir d’une étroite coursive afin de la semer et d’être seul avec Ellula. Clairia ne comprenait pas ce qui poussait sa jeune consœur à encourager – à ne pas décourager, plus exactement – les avances de cet homme dont, par ailleurs, elle déclarait se méfier comme d’un démon de l’Amvâya. Elle-même témoignait à son encontre d’une froideur que rien, pas même les paroles aimables dont il se croyait obligé de la gratifier, ne réussissait à tiédir.

Sa timidité, son manque de confiance en elle l’avaient tenue à l’écart, des jeux amoureux qui égayaient les coursives et les cabines. La rapidité de la métamorphose de ses sœurs l’étonnait, de la part des épouses principalement. Les ventres-secs avaient usé de leurs charmes au cours de leurs pérégrinations sur le continent Sud d’Ester, seule manière pour elles d’affirmer leur existence, et donc elles évoluaient avec une relative aisance au milieu de ces hommes assoiffés de tendresse, mais il n’avait pas fallu longtemps aux épouses pour se débarrasser de leur oripeaux de femmes effacées et soumises, pour jeter coiffes, jupons et corsets, pour dénouer leurs cheveux et dégrafer le haut de leurs robes. Elles avaient embrassé leur nouvelle vie avec la même avidité que des crève-la-faim conviés à un banquet.

Clairia n’avait pas osé les imiter, non qu’elle n’en eût pas ressenti l’envie, mais elle redoutait d’entrevoir le reflet de sa laideur dans le regard des hommes. Ellula avait eu beau lui répéter que quelqu’un saurait aller au-delà des apparences et découvrir sa beauté intérieure, elle était persuadée qu’elle resterait jusqu’à sa mort une ventre-sec, une branche morte. Elle s’astreignait à présenter un visage serein devant les autres et s’effondrait en pleurs sur sa couchette dès qu’elle se retrouvait seule, oubliée par la vie.

« Ellula ? »

Elle était arrivée sur une petite place d’où partaient trois escaliers et quatre coursives, les uns abondamment éclairés, les autres plongés dans l’obscurité. Elle n’avait aucune idée de la direction à suivre, ayant perdu tout sens de l’orientation. Découragée, terrorisée, elle s’assit sur les marches d’un escalier et resta un long moment prostrée, incapable de remettre de l’ordre dans ses pensées. Puis elle se souvint qu’elle n’avait pas chanté depuis qu’elle avait quitté le domaine des ventres-secs. Un air lui vint spontanément à l’esprit, la comptine enfantine qu’elle avait entonnée devant les louagers lorsqu’elle avait été chassée du domaine où résidait sa famille. Les notes jaillirent du plus profond d’elle-même, résonnèrent dans son ventre, dans sa cage thoracique, s’écoulèrent sans effort de sa bouche entrouverte. Sa voix occupait en cet instant tout l’espace, évacuait sa souffrance, sa détresse, l’emportait au-delà de ce labyrinthe de cauchemar, au-delà de ce vaisseau, au-delà des plus lointaines étoiles.

Lorsque la comptine s’acheva et qu’elle reprit conscience de son corps, elle se rendit compte qu’elle pleurait.

Elle s’aperçut également que quelqu’un l’observait.

Un jeune homme, assis légèrement au-dessus d’elle sur les marches de l’escalier voisin. Vêtu d’une chemise et d’un pantalon gris, comme tous les deks. Cheveux bouclés, traits d’une finesse peu commune, longs cils noirs, yeux sombres et luisants, une vingtaine d’années, peut-être moins.

Le feu monta aux joues et au front de Clairia.

« Je… je suis désolée, je ne vous avais pas vu, bredouilla-t-elle.

— C’est de votre faute ! s’exclama-t-il avec un large sourire. Vous chantez tellement bien que ç’aurait été un crime de vous interrompre. »

Loin de la dissiper, le compliment ne fit qu’accentuer la confusion de la jeune femme.

« Ma mère autrefois me berçait avec des chansons de ce genre, reprit-il. Je l’ai revue grâce à vous. »

L’enfance émergeait en filigrane sur son visage envahi par la nostalgie.

« Je suis désolée si je vous ai causé du désagrément, murmura Clairia.

— Encore ! s’écria-t-il. Vous êtes toujours désolée, vous ! Qu’est-ce que vous fichez toute seule dans le labyrinthe ?

— Je me suis perdue.

— Je veux bien vous ramener dans votre cabine, mais à une condition.

— Laquelle ?

— Que vous me chantiez une autre chanson. »

Clairia se départit enfin de sa crispation et esquissa un sourire.

« D’accord. »

Tandis qu’il se levait et dévalait les marches avec souplesse, elle retira précipitamment sa coiffe et secoua ses longs cheveux noirs.

Ellula regrettait d’avoir accepté l’invitation de Kraer. Elle avait jugé que le temps était venu, pour Clairia et pour elle, de rompre leur solitude, que c’était une manière comme une autre d’explorer le labyrinthe, mais Kraer avait une autre idée derrière la tête. L’attitude du dek était comparable à celle d’Eshan Peskeur dans l’étable du domaine de son père ou sur la place octogonale des quartiers kroptes : yeux brillants, gestes autoritaires, presque brutaux, respiration saccadée. Seule la menace que toutes les femmes se donneraient la mort si une seule d’entre elles était violentée le retenait de passer à l’acte, un fil d’autant plus mince qu’Ellula avait entièrement improvisé ce chantage lors de leur première entrevue. L’avertissement avait été pris au sérieux par les deks, mais il suffisait qu’un seul n’en tînt pas compte pour découvrir qu’il ne reposait sur aucun fondement. Elle n’en avait pas parlé aux autres femmes, contrairement à ce que lui avait conseillé Clairia, car elle ne s’estimait pas en droit de les perturber avec cette idée de suicide collectif. Rien ne les obligerait à se donner la mort si les deks leur manquaient de respect, elles continueraient à vivre en acceptant les blessures nouvelles comme elles avaient accepté les anciennes, elles ravaleraient leur déception et courberaient l’échine en attendant des jours meilleurs.