« Nous devrions partir à la recherche de Clairia… »
Ils étaient arrivés au bout d’une coursive leurre sombre, fermée par une cloison et où régnait une forte odeur de rouille.
« Nous avons mieux à faire, répliqua Kraer avec un sourire venimeux. C’est une grande fille. Elle se débrouillera toute seule pour rentrer à la cabine. »
Cet homme était plus dangereux qu’Eshan Peskeur, car lui avait appris à diriger sa violence, lui garderait la tête froide, se montrerait précis et efficace dans chacun de ses gestes.
« Nous allons nous en tenir là, dit-elle d’une voix dont elle s’efforça de masquer les fêlures. Merci de m’avoir montré le labyrinthe. »
Elle tenta de rebrousser chemin mais il la saisit par le poignet et la plaqua contre lui.
« Pas si vite, ma belle ! À mon tour de fixer les règles du jeu. »
Elle reçut de plein fouet son haleine brûlante. Ses doigts puissants lui meurtrissaient le poignet, son corps tout entier semblait être devenu une lame tranchante.
« Tu vas devenir ma femme, Ellula. Maintenant. Et c’est ensemble que nous regagnerons les quartiers.
— Vous oubliez que…
— Ton histoire de suicide collectif ? Du vent ! J’ai demandé à mes hommes de mener une enquête : les femmes qu’ils ont interrogées n’en ont jamais entendu parler. Rassure-toi, l’idée était bonne et je l’ai reprise à mon compte. Je te laisse le choix suivant : ou tu te donnes à moi, ou je révèle ta petite supercherie aux deks.
— Vous ne m’empêcherez pas de me tuer. »
Les serres de Kraer se resserrèrent sur le poignet d’Ellula.
« Il y a trop de vie en toi. Les femmes te vouent de la reconnaissance, de l’admiration ; les deks me craignent, m’obéissent. Nous deux, nous pouvons faire de grandes choses. »
Tout en parlant, il rapprochait sa bouche de celle de la jeune femme. Il avait parfaitement préparé son affaire : il avait sans doute disposé des hommes aux diverses entrées du labyrinthe pour en interdire l’accès aux autres deks.
« J’attends ce moment depuis trop longtemps ! » grogna-t-il en promenant sa main libre sur le corps d’Ellula.
Il commença à déboutonner sa robe, avec délicatesse d’abord, avec brutalité ensuite. Elle essaya de le frapper, de le griffer, mais chacun de ses soubresauts ne réussit qu’à souffler sur le feu de son désir. Il parvint à lui retirer ses manches et à lui rabattre le haut de sa robe sur les hanches, dénudant sa poitrine que ne voilaient plus que de longues mèches collées à ses seins par la transpiration. Elle le mordit à l’avant-bras, il lui assena en retour une gifle sonore qui l’étourdit, la déséquilibra et l’envoya rouler sur le plancher métallique.
« Petite pute ! rugit-il, les yeux hors de la tête. Tu vas le regretter ! »
Il lui posa le pied sur les reins pour l’empêcher de se relever et dégrafa son pantalon.
« C’est toi qui vas le regretter, Kraer ! »
Reconnaissable entre toutes, la voix eut sur lui le même effet qu’une douche glacée. Il se figea, la ceinture de son pantalon entre les mains, leva les yeux sur la silhouette qui s’avançait dans la coursive. Le grand Ab avait maigri mais, entre les pans de sa chemise ouverte, les muscles qui se dessinaient sous sa peau épaisse paraissaient plus noueux, plus redoutables que jamais.
« Ab ? Qu’est-ce que tu fous là ? » déglutit Kraer.
Il s’était coupé de ses hommes, son propre piège risquait de se refermer sur lui.
« Des voix ont résonné dans la coursive basse, répondit Abzalon. M’a semblé qu’y avait un problème. »
Le calme indéchiffrable qui baignait ses yeux globuleux ne rassura pas Kraer.
« On m’a pourtant raconté que tu ne t’intéresses plus à ce qui se passe dans les quartiers…
— Ce qui se passe ici m’intéresse en tout cas. Tu devrais retirer ton pied du dos de la dame. »
Fébrile, Kraer s’efforça de rajuster son pantalon. Ellula rampa sur quelques mètres, se releva et rabattit le haut de sa robe sur sa poitrine.
« On m’a aussi rapporté que t’en avais marre de fracasser des crânes, lança Kraer.
— J’me salirai pas les mains sur le tien, répliqua Abzalon. T’as juste à foutre le camp aussi vite que possible.
— C’est elle que tu veux, pas vrai ? »
Les traits d’Abzalon se durcirent.
« Fous le camp ! »
Les lèvres déformées par un rictus, Kraer hocha lentement la tête.
« Faudra un jour que j’m’occupe sérieusement de ton cas », lâcha-t-il avant de se mettre en marche.
Il s’éloigna dans la coursive, puis il revint subitement sur ses pas et fondit sur Abzalon. Dans sa main brillait un objet pointu, un éclat de plateau-repas qu’il avait discrètement sorti d’une poche de son pantalon. Il frappa du haut vers le bas, visant les vertèbres d’Abzalon, mais celui-ci, averti par les claquements précipités de ses semelles, eut le réflexe de se jeter vers l’avant. La pointe de plastique accrocha sa chemise, ripa sur l’intérieur de son omoplate, termina sa course sur l’arrière de son crâne. Il tomba de tout son long sur le plancher, reçut presque simultanément le poids de Kraer sur le dos. Il parvint à se retourner, lança son bras dans un large mouvement de balayage, heurta le coude de son adversaire, l’envoya d’une violente poussée percuter la cloison opposée. Le cou de Kraer ne résista pas au choc. Ses vertèbres cervicales craquèrent comme du bois mort, il demeura quelques secondes plaqué contre le métal lisse, puis il lâcha son arme et s’affaissa lentement sur le plancher. Un soupir s’exhala de sa bouche entrouverte, un voile terne glissa sur ses yeux.
Une vive brûlure s’étendait de l’omoplate d’Abzalon jusqu’à son occiput. Sa chemise imbibée de sang l’entravait dans chacun de ses mouvements.
« Vous êtes blessé », souffla Ellula, livide.
Elle avait enfilé les manches de sa robe, fermée par un seul bouton à moitié arraché.
« C’est rien…
— Laissez-moi au moins regarder.
— Il aurait dû filer sans demander son reste, gémit Abzalon.
— Vous n’avez rien à vous reprocher, vous étiez en état de légitime défense. »
La jeune femme s’approcha de lui, l’aida à retirer sa chemise et s’accroupit dans son dos pour examiner ses blessures. La douceur de ses mains le fit frissonner de la tête aux pieds : il n’en avait jamais connu de si légères et de si chaudes en même temps. Il avait l’impression que deux oiseaux s’étaient perchés sur ses épaules pour le ravir de leur chant silencieux.
« La plaie est profonde, dit Ellula. Elle pourrait s’infecter.
— J’connais un guérisseur qui arrangera ça. »
Ellula éprouvait d’étranges sensations à toucher la peau de cet homme. Autant son aspect granuleux, rugueux, la repoussait, autant son contact la troublait, l’envoûtait. Elle aspirait ses mains comme la terre aride absorbe l’eau.