« Je ne vous ai pas encore remercié de m’avoir sauvé la vie, murmura-t-elle, songeuse.
— Il avait pas l’intention de vous tuer.
— Je l’aurais fait moi-même s’il était parvenu à ses fins. »
Il tourna la tête en direction d’Ellula et lui adressa son plus beau sourire. Elle accepta de le regarder en face et discerna de la grandeur, de la noblesse sous la grossièreté de ses traits. Il avait changé depuis leur première rencontre sur la passerelle de la cuve, une douceur grave et profonde imprégnait ses yeux, quelque chose émergeait du chaos de son visage qui reléguait sa laideur au second plan. Elle garda les mains posées sur ses épaules. Ce contact prolongé l’emplissait d’une sérénité qui dispersait ses doutes et ses peurs.
« Nous devons remonter, vous continuez de saigner, chuchota-t-elle au bout d’un moment avec des nuances de regret dans la voix.
— C’est maintenant que j’vais réellement commencer à saigner ! » s’exclama Abzalon.
Elle se pencha sur lui et déposa un baiser furtif sur son cou. Son odeur forte ne l’incommoda pas. Il eut l’impression qu’une alviola venait de le piquer, de lui inoculer un venin délicieux.
« Venez ! » fit-elle en le prenant par la main et en l’aidant à se relever.
Après avoir marmonné ses invocations, Belladore posa les mains sur les blessures d’Abzalon. Elles ne lui procuraient pas le même effet que celles d’Ellula mais elles avaient l’incontestable mérite de le soulager.
« Kraer n’a pas reparu depuis un jour, fit le guérisseur. La majorité ne s’en plaint pas, mais ses hommes prétendent que sa disparition coïncide avec ton retour.
— Y a qu’à les laisser dire, intervint Lœllo, assis sur sa couchette. Ils finiront bien par se taire. »
L’irruption du grand Ab dans la cabine avait transporté le Xartien de joie, l’avait également frappé de stupeur : Abzalon n’était pas revenu seul mais avec Ellula, qui s’était occupée de lui avec la même attention qu’une mère veillant sur son enfant. Il n’avait pas encore osé interroger Abzalon sur la nature de leurs relations mais il avait constaté qu’une certaine complicité s’était nouée entre eux, la même qui commençait à s’établir entre Clairia et lui-même. Tandis que les deks se gonflaient d’importance pour attirer le regard d’une femme, le grand Ab avait réussi à séduire la plus belle de toutes en restant prostré dans la coursive basse. Lœllo n’en concevait aucune jalousie : sa rencontre avec Clairia avait comblé ses propres attentes et Abzalon méritait plus que quiconque de recevoir sa part de bonheur. Lœllo avait d’ailleurs cessé tout rapport avec les femmes sensibles à ses charmes et qui, de temps à autre, surgissaient dans sa cabine afin de s’inquiéter de ses éclipses. Il avait abusé de la promesse et du compliment, comme tous les hommes du littoral bouillant, il lui fallait maintenant s’en dépêtrer en invitant les visiteuses à choisir l’élu de leur cœur parmi les autres deks. Elles s’en repartaient dépitées, furieuses, lui jetaient des regards noirs si elles venaient à le croiser dans les coursives ou dans la cabine de Clairia. Leur rancune n’épargnait pas cette dernière, le laideron trompeur, l’araignée timide qui avait tissé sa toile dans l’ombre pendant qu’elles butinaient d’homme en homme, ivres de liberté.
« Heureusement que ta peau est plus épaisse que celle d’un estérinodon, fit observer Belladore. Quelques millimètres de plus et la lame se coinçait entre tes vertèbres.
— Personne t’a dit que c’était une lame, grogna Abzalon.
— Y a pourtant pas de fauve dans le labyrinthe et, à part une griffe d’aro, j’vois pas ce que ça pourrait être d’autre. J’espère en tout cas que t’as planqué le cadavre. On est quand même plus tranquille en temps de paix. »
Abzalon sourit : ce n’était pas lui qui en avait eu l’idée mais Ellula.
« Il ne faut pas que ses hommes le trouvent ! s’était-elle exclamée alors qu’ils atteignaient la sortie du labyrinthe. Ne leur donnons aucun motif de se venger. » Ils avaient rebroussé chemin et avaient transporté le corps de Kraer jusqu’à la porte du premier sas. Elle lui avait posé un bandage de fortune, il avait passé une combinaison spatiale, traversé les sas et jeté le cadavre dans la cuve bouillante. Il n’avait pas pris le temps d’avancer au milieu de la passerelle, d’établir une communication avec le Qval, il s’était hâté de regagner la coursive basse où l’attendait Ellula.
« J’m’inquiète pas pour moi, reprit Belladore.
— Pour qui alors ? demanda Lœllo. Pour une femme ? »
Le large sourire qui éclaira le visage du guérisseur était la plus probante des réponses.
Lœllo était sorti une heure plus tôt pour, avait-il déclaré avec un sourire entendu, se rendre à un concert privé. Resté seul, Abzalon dérivait sur le fil tumultueux de ses pensées. Les événements s’étaient succédé à une telle cadence ces derniers temps qu’il avait du mal à en épouser le cours. Il se sentait dans la peau d’un naufragé rejeté sur le sable par les flots tempétueux. Quelques figures restaient immobiles, plantées dans la tourmente comme de grands rochers : celle du Taiseur d’abord, dont l’image se magnifiait à mesure que s’estompait son souvenir, celle du Qval ensuite, auquel il ne parvenait toujours pas à donner de forme mais dont la neutralité bienveillante lui renvoyait une image apaisée de lui-même, celle de Lœllo encore, l’adolescent paumé de Dœq qui avait ouvert une brèche dans le mur de sa solitude, celle d’Ellula enfin, la plus récente mais non la moindre, la magicienne qui le métamorphosait en homme. Il craignait en permanence de se réveiller en sursaut, de constater que tout cela n’était qu’un rêve, un peu comme quand il avait émergé de ses cauchemars d’homme libre, hagard, couvert du sang de ses victimes, jetant sur ses mains un regard horrifié.
On frappa à la porte. La tension brutale de ses muscles réveillèrent ses blessures, puis il se dit que les hommes de Kraer ne se seraient pas annoncés s’ils avaient eu l’intention de lui trouer la peau. Il ne se détendit pas, mais pour d’autres raisons, lorsqu’il vit Ellula s’introduire dans la cabine, vêtue d’une robe blanche rehaussée de broderies colorées. Des fleurs en tissu parsemaient sa chevelure qu’elle avait rassemblée en chignon et maintenue avec des épingles métalliques au sommet de sa tête. Il fut à nouveau émerveillé par la pureté irréelle de son visage, par la finesse de son cou et de ses mains, par la grâce féerique de ses gestes. Elle referma soigneusement la porte et leva sur lui un regard grave, presque douloureux.
« Je suis venue vous faire une demande », déclara-t-elle d’une voix oppressée mais résolue.
Abzalon se redressa sur un coude. Il ressentait confusément la solennité de sa démarche et regrettait de rester allongé devant elle, aussi nu qu’au jour de sa naissance sous la couverture – elle lui avait d’autorité confisqué ses vêtements pour les laver et les raccommoder. De même, il aurait bien voulu que ces satanées ampoules cessent de briller, ne serait-ce qu’un instant, pour donner un peu d’intimité, un peu de mystère à cette visite, pour dissimuler également le trouble qui s’emparait de lui.
« Vous n’êtes pas obligé de me répondre tout de suite », poursuivit-elle.
Ni l’un ni l’autre n’avait encore osé le tutoiement, lui parce qu’il la vénérait trop pour se permettre la familiarité, elle parce qu’elle ne voulait pas raccourcir trop brusquement la distance qu’il avait établie avec elle et qui, comme chez tous les grands blessés de la vie, n’était qu’une manière de se garantir des déceptions.
« J’vous écoute, bredouilla-t-il.
— Voulez-vous… voulez-vous être mon mari ? »