Elle n’avait pas l’air de plaisanter, il n’y avait aucun autre homme dans la cabine, mais il eut besoin de deux bonnes minutes pour comprendre qu’elle s’adressait à lui. Il faillit sauter de sa couchette et lui témoigner sa reconnaissance en se jetant à ses pieds, puis il se souvint qu’il était nu et les images de son passé, comme un rappel à l’ordre, remontèrent à la surface de son esprit.
« Laissez-moi d’abord vous dire quel homme je suis, déclara-t-il d’une voix sourde.
— J’aurai toute la vie pour apprendre à vous connaître. »
Il balaya l’objection d’un revers de main, écartant par la même occasion la tentation de faire l’impasse sur ses aveux.
« J’ai tué plus de cent femmes à Vrana, et probablement davantage d’hommes à Dœq et dans L’Estérion, dit-il rapidement. Le Taiseur et Kraer n’étaient que les derniers de la liste. La mort me suit comme une ombre. »
Ellula s’avança vers la couchette et posa la main sur son bras.
« Nous laissons tous une histoire derrière nous, murmura-t-elle avec un sourire chaleureux.
— Vrai qu’on ne peut plus revenir sur le passé, mais j’risque aussi de vous pourrir l’avenir. J’ai parfois des réactions bizarres, incontrôlables.
— Je n’ai pas peur. Vous n’avez toujours pas répondu à ma question.
— Vous m’avez dit tout à l’heure que j’étais pas obligé de…
— J’espérais un oui tout de suite.
— C’est pour ça que vous avez mis cette robe blanche et ces fleurs dans vos cheveux ? »
Elle acquiesça d’un clignement des paupières.
« Alors c’est oui… »
Il avait prononcé ces quelques mots d’une voix étranglée, presque inaudible. Elle se hissa sur sa couchette, glissa les bras autour de sa taille et l’étreignit doucement, longuement. Comme il ignorait ce qu’il convenait de faire en de telles circonstances, il se laissa bercer par le souffle tiède et régulier de la jeune femme. Il guetta avec appréhension les manifestations annonciatrices d’une crise de démence, mais le démon semblait avoir déserté les bas-fonds de son âme. Ce n’était peut-être qu’une trêve passagère, il pouvait resurgir à tout instant, pousser son vieux serviteur à extirper le germe de vie qui s’éveillait en lui. Abzalon n’aurait plus jamais de paix maintenant qu’Ellula, après Lœllo, après le Taiseur, après le Qval, avait définitivement abattu le rempart qui l’avait si longtemps isolé des autres et de lui-même. La souffrance était désormais tapie dans le souffle de la jeune femme, dans son odeur, dans sa fragilité, dans l’écume dorée de ses cheveux.
« Nous nous marierons dès que tu seras rétabli, dit-elle en se détachant de lui.
— Tu aurais pu prétendre… Enfin, y a d’autres hommes dans les quartiers. »
Des lueurs farouches dansèrent dans les yeux d’Ellula.
« C’est toi que j’ai choisi.
— J’voudrais pas que tu regrettes… »
Elle lui posa l’index sur les lèvres.
« La vie a un ordre, Abzalon. » Sa voix était sèche, presque hargneuse. « Les regrets ne viennent que si l’on essaie de s’y soustraire. »
Elle se détourna avec brusquerie et sortit de la cabine. Il entendit ses pas décroître dans la coursive.
CHAPITRE XIV
FUSIONS
Les premiers mariages entre les femmes kroptes et les deks furent célébrés un an seulement après le départ de l’Estérion, et c’est votre serviteur qu’ils choisirent pour en assurer l’office. Quatre-vingts ans plus tard, j’en retire toujours de la fierté, même si, j’en suis conscient, mon ministère s’exerça par défaut : ils aspiraient à marquer leur union du sceau du sacré et j’étais le seul religieux disponible. Les femmes ne voulaient pas entendre parler des eulans, lesquels ne se seraient de toute façon pas déplacés ; les deks n’avaient plus avec leurs confessions d’origine que des rapports très distendus. Le rituel matrimonial de l’Église monclale me paraissait inapproprié pour la circonstance : il consiste en une mise en garde sévère contre les dangers du mélange génétique, propose – impose – aux époux la stérilisation et le recours à la technique monoclonale. Je dus donc imaginer, dans une vision syncrétique très éloignée de l’idéal de l’Un, un rituel qui contentât les uns et les autres, qui évoquât l’ordre cosmique cher aux Kroptes, les dieux et les magiciens de l’Astafer, l’Omni et sa vision fraternelle, les héros de l’Oulibaz, les ancêtres des Grandes Assuors et bien d’autres encore. Du Moncle je ne conservai que la robe noire, mon surnom et le seul vêtement qui fût à ma disposition, ainsi que le concept global de l’Un, lequel n’est finalement qu’une façon comme une autre de décrire le grand principe universel.
Les cérémonies se tinrent dans la grande salle aux alvéoles, transformée pour l’occasion en un temple orné par des centaines de guirlandes multicolores fabriquées par les épousées. Derrière l’autel, le relief alvéolaire où le Taiseur avait, convaincu les deks de former une ambassade, avait été tendu le drap sur lequel Torzill avait dessiné le plan de l’Estérion. Je me suis aperçu après coup que cette esquisse, réalisée par un homme qui n’avait pas la possibilité de se déplacer, se rapprochait de la réalité d’une manière saisissante. Torzill s’était projeté tout entier dans son œuvre de cartographe, sans doute parce que, davantage que les autres, il avait besoin de représenter ce pays métallique et volant que son infirmité l’empêchait d’explorer.
Le premier jour, une trentaine d’unions furent célébrées. La salle était comble, les femmes avaient transformé leurs robes afin de leur donner un petit air de fête et avaient confectionné, avec les surplus de tissu, des gilets et des rubans pour les hommes. Du haut de l’alvéole, je vis d’abord Ellula et Abzalon fendre les rangs serrés de l’assistance. Je ne suis pas un spécialiste en matière d’esthétique féminine, mais je puis dire que la beauté d’Ellula, radieuse dans ses vêtements d’un blanc immaculé dont sa chevelure dénouée était le seul ornement, me bouleversa. J’ai décelé de la gravité dans son regard – les mots « douleur » et « peur » seraient sans doute plus proches de la vérité mais je n’ose les employer – et j’ai deviné que, si cette union ne s’accomplissait pas contre sa volonté, elle sacrifiait une part d’elle-même pour se plier à un ordre qu’elle était la seule à connaître. Abzalon avait l’air quant à lui d’un enfant perdu dans sa tenue grise que rehaussaient un ruban bleu, survivance des coutumes kroptes, et un court gilet de couleur pourpre. Il ne savait visiblement pas quel comportement adopter, oscillant entre allégresse et inquiétude, tantôt souriant d’un air béat, tantôt promenant des yeux effarés sur l’assistance, tantôt me lançant des regards désespérés comme un naufragé à la recherche d’une terre au milieu des flots hostiles. J’ai appris par la suite qu’Ellula avait déjà épousé un patriarche kropte avant l’invasion du Sud par les Estériens du Nord, mais, d’après ce que m’ont rapporté ses compagnes, ce mariage n’avait jamais été consommé et l’aventure matrimoniale restait pour elle un mystère. Bien qu’ayant une opinion sur la question, je ne saurai sans doute jamais pourquoi elle a choisi de la vivre en compagnie d’un homme tel qu’Abzalon. Ses visions, cet ordre secret auquel je faisais allusion quelques instants plus tôt, ont probablement tenu une place importante dans sa décision.
Je vis ensuite approcher Lœllo et Clairia. La jeune femme renfrognée que j’avais découverte dans le quartier des moncles s’était épanouie. Oh, elle n’atteindrait jamais à la perfection épurée d’Ellula, car peu d’êtres humains peuvent prétendre à cette grâce éthérée dont les dieux – ou l’Un, l’ordre cosmique, les magiciens, etc. – se montrent si avaricieux, mais le bonheur irradiant son visage escamotait ses défauts ou faisait ressortir ses qualités. Elle avait opté pour une robe d’un jaune éclatant, comme pour symboliser cette lumière qui avait surgi dans sa vie après une très longue période de ténèbres. Lœllo riait et répondait aux plaisanteries que lui lançaient les deks, mais il était empli, je crois, d’une émotion intense. Il allait enfin fonder une famille, il ne serait plus le fzal omnique, l’homme par qui s’interromprait la lignée, il n’était plus condamné à fréquenter la seule compagnie de ses souvenirs, de ses remords.