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Je vis d’autre couples se diriger vers l’autel, Belladore et Juna, dont j’appris ensuite qu’elle fut l’épouse du même patriarche qu’Ellula, Jérem et Mohya, Orgal et Sveln, Yzag et Athna… et bien d’autres que je ne citerai pas ici, qu’ils me pardonnent, la liste serait trop longue et fastidieuse.

J’avais préparé un préambule dont j’étais assez satisfait – vous ai-je déjà avoué que j’ai l’autosatisfaction facile ? – mais si grande était ma nervosité que j’oubliai complètement de le prononcer. L’autre jour, je suis tombé par hasard sur ce texte et je me dois de reconnaître que mon manque de maîtrise leur a épargné un moment pénible. Que de grandiloquence, que de redondance, que de fatuité en si peu de lignes ! Je croyais me surpasser, pressé d’épouser le cours d’une histoire que je pressentais glorieuse, mes mots m’avaient dépassé. Mes ouailles n’avaient pas besoin de mon éloquence pour souligner la solennité de l’instant. Dans l’environnement du vide, à l’intérieur d’un vaisseau qui file à plus de trente mille kilomètres-seconde dans l’espace infini, la vie se fait toujours plus intense, à la limite du supportable, et les cérémonies qui la célèbrent prennent une densité inouïe.

Extrait du journal du moncle Artien.

Avant même que le visiteur eût frappé à la porte de sa cabine, Ellula sut qui il était et ce qu’il voulait. À son réveil, elle l’avait aperçu dans une vision pendant qu’Abzalon dormait d’un sommeil paisible à ses côtés. Après leur mariage, ils s’étaient installés dans un local technique de la coursive basse, situé pratiquement en face de la porte du premier sas et équipé d’un petit cabinet de toilette. Leur premier souci avait été de briser quelques appliques afin de diminuer l’intensité de la lumière et de créer d’indispensables zones d’intimité. Les deks et leurs épouses leur apportaient à tour de rôle leurs plateaux-repas, le seul salaire qu’avait exigé Abzalon pour se charger de la surveillance permanente de cette partie du vaisseau.

En trois ans, il n’avait eu à intervenir qu’en une seule occasion, lorsqu’une dizaine de femmes kroptes avaient cherché à gagner les quartiers des deks. Elles avaient malheureusement emprunté le deuxième passage, là où la vapeur atteignait plus de quatre-vingt-dix degrés, et elles avaient été gravement brûlées aux poumons, à la gorge, sur le visage, sur la poitrine et sur les mains. Quatre d’entre elles n’étaient pas parvenues à franchir la passerelle, Abzalon avait récupéré les six autres dans un piteux état. Belladore avait réussi à en sauver trois, les trois dernières étaient mortes dans d’atroces souffrances.

Ellula enfila rapidement sa robe. Abzalon était parti quelques instants plus tôt pour rendre une visite à celui qu’il appelait son ami de la cuve et qu’elle-même n’avait jamais rencontré, ni dans la réalité ni dans ses visions. Elle doutait parfois de l’équilibre mental de son mari, mais il ne s’était jamais montré brutal avec elle, faisant même preuve d’une douceur surprenante, compensant certaines de ses carences par une attention de tous les instants.

Elle alla ouvrir la porte et s’effaça pour laisser entrer le visiteur.

« Tu es toujours aussi belle », murmura-t-il en la détaillant avec insistance.

Elle s’abstint de lui dire qu’il avait changé, qu’il s’était installé prématurément dans sa vieillesse de patriarche. Des fils gris parsemaient ses cheveux et sa barbe, et son visage autrefois délicat s’était creusé, durci. Il resta planté devant elle pendant quelques secondes, puis il retira son chapeau et essuya d’un revers de manche les gouttes de sueur qui perlaient sur son front.

« Il fait chaud dans cette cuve, ajouta-t-il. Je suppose que c’était comme ça chez toi, au bord du bouillant.

— Comment as-tu su que j’habitais là ? » demanda-t-elle d’une voix sèche.

Eshan Peskeur s’avança de deux pas vers le centre de la pièce et contempla la large couchette défaite.

« J’ai traversé à plusieurs reprises les sas et je t’ai vue avec ce… avec cet homme devant la porte de votre cabine.

— Qu’est-ce que tu veux ?

— Savoir si tout va bien pour toi, dit-il en écartant les bras.

— Tu le sais maintenant. »

Eshan remonta d’un geste nerveux la mèche rebelle qui lui tombait sur le front.

« Je ne vois pas beaucoup de bonheur ici…

— C’est sans doute parce que tu ne sais voir que le malheur, Eshan Peskeur.

— Ne prends pas tes grands airs, Ellula Lankvit. Affirme-moi dans les yeux que cet homme te rend heureuse, et je repars aussitôt d’où je viens. »

La prononciation de son nom de famille la ramena quatre années en arrière dans la ferme de son père, et elle fut submergée par un flot de nostalgie qu’elle endigua immédiatement.

« Les chemins qui mènent au bonheur ne sont pas nécessairement droits et courts, fit-elle sans conviction.

— À mon avis, celui que tu as choisi est particulièrement long et tortueux, renchérit Eshan. Il arrive à tout le monde de commettre des erreurs, même à toi. »

Comme tous les destructeurs, il savait remuer le fer dans la plaie, frapper là où ça faisait mal.

« Parle-moi plutôt de toi, dit-elle d’un ton mal assuré, à la fois pour changer de sujet et dissiper son malaise.

— Je vais bientôt me marier, ou plutôt ma mère m’a trouvé une épouse, la fille d’un ancien domanial de l’est du continent Sud. Quelconque, effacée comme il convient à une femme kropte, des hanches et une poitrine de yonaka, une parfaite reproductrice. Le chef de l’armée kropte ne pouvait rester plus longtemps sans descendance. Le départ des huit cents femmes a provoqué une véritable psychose de l’autre côté : les épouses et les filles sont désormais bouclées en permanence dans les cabines.

— Que sont devenues celles que vous avez ramenées de force ?

— Certaines ont été battues à mort par leur mari, les autres ont été traitées comme les putains qu’elles souhaitaient devenir. On leur a brûlé les yeux, puis on les a consignées dans le niveau 20. »

Ellula pâlit, se retint au montant de la couchette pour ne pas défaillir.

« Vouloir changer de vie n’est pas un crime… »

Les mots avaient glissé de ses lèvres comme une longue plainte.

« Dans notre situation, c’est un crime contre l’esprit, déclara Eshan. Le crime de l’egon. Nous avons besoin de nous rassembler pendant ce voyage, et non de nous disperser.

— J’ai connu autrefois un jeune homme au cœur pur du nom d’Eshan Peskeur, sur le char à vent qui nous conduisait au domaine de son père, je rencontre aujourd’hui un patriarche au cœur aussi dur qu’un rocher du massif de l’Éraklon.

— Je veux seulement amener mon peuple à bon port.

— Ton peuple ? Tu as semé la violence pour lui apparaître comme son sauveur. Ton plus grand exploit ? Avoir attaqué une ambassade de quarante deks guidés par un esprit de paix. Ces femmes aux yeux morts contempleront pour l’éternité le fond de ta conscience, Eshan Peskeur.