— Elles te maudissent, Ellula Lankvit, cracha-t-il. Tu es celle qui a prêché la révolte, qui les a entraînées sur la pente de l’egon. »
Il avait ce regard luisant, cette crispation de la bouche qui préludaient à un accès de violence. Ellula prit peur, regretta de ne pas avoir parlé de cette visite à Abzalon, espéra qu’il serait en mesure d’entendre ses cris au cas où Eshan se jetterait sur elle. Cependant, le Kropte prit une longue inspiration et parvint à recouvrer sa maîtrise.
« Nous nous sommes de nouveau placés sous l’autorité de l’eulan Paxy, poursuivit-il d’une voix légèrement tremblante. Il nous a permis de garder notre armée de défense. J’ai obtenu que soient pardonnées toutes les épouses qui ont quitté leur famille et abandonné leurs enfants. Si elles acceptent de revenir, il ne leur sera fait aucun mal et elles reprendront leur place auprès de leur mari comme si elles n’étaient jamais parties.
— Je leur ferai part de sa proposition, mais je crains que la plupart d’entre elles n’aient aucune envie de retourner dans les domaines. Elles ont eu des enfants, les deks sont de bons maris, de bons pères…
— Où sont tes enfants, Ellula ? »
Une ombre de tristesse voila le visage de la jeune femme.
« L’ordre cosmique n’a pas encore…
— Ces mots, dans ta bouche, résonnent comme un blasphème ! siffla-t-il.
— J’essaie pourtant de me conformer à ses commandements.
— Il t’ordonne, par ma bouche, par la bouche de l’eulan Paxy, de reprendre ta place parmi les tiens.
— Il ne passe pas par vos bouches pour me parler. »
Eshan perdit à nouveau son contrôle, leva le bras, abattit son poing fermé sur l’étagère centrale qui servait de table. Les cloisons vibrèrent et les restes des plateaux-repas s’entrechoquèrent.
« Un mot de toi, un seul, et je t’imposerai comme épouse auprès de ma mère.
— Tu oublies que je suis déjà mariée deux fois…
— Ton mariage avec mon père n’a jamais été consommé, le rayon d’étoile est prêt à l’annuler. Quant à l’autre, il ne revêt aucune valeur à mes yeux. Tu couches avec un… monstre, ajouta-t-il en désignant la couchette. Je comprends que tu aies eu pitié de lui mais tu n’as pas le droit de…
— Je vois un monstre ici, et ce n’est pas lui, l’interrompit Ellula d’un ton calme mais résolu. Pars maintenant, Eshan Peskeur, et ne cherche pas à me revoir, nous n’avons plus rien à nous dire. »
Il tritura son chapeau, se dandina d’une jambe sur l’autre, puis il se dirigea d’un pas chancelant vers la porte. La main sur la poignée, il se retourna et enveloppa la jeune femme d’un regard brûlant.
« Je n’ai jamais cessé de t’aimer, Ellula. Si tu m’avais accepté, les choses auraient été différentes… »
Lorsqu’il fut sorti, Ellula s’allongea sur la couchette et pleura à chaudes larmes.
« Tu n’as donc pour moi aucun désir ? »
Assis sur l’étagère basse qui leur servait de banc, embarrassé, Abzalon baissait la tête comme un enfant pris en faute. Lœllo avait apporté le troisième repas du jour quelques minutes plus tôt. Il leur avait annoncé, avec de la fierté dans la voix, que Clairia attendait leur deuxième enfant. Le premier, Laslo, atteignait maintenant ses deux ans, marchait comme un vrai petit homme et leur jouait des tours pendables.
« Il adore écouter chanter sa mère, comme moi, avait précisé le Xartien. Et vous, quand est-ce que vous lui faites une petite amie ? »
Il s’était aperçu du malaise engendré par sa question, s’était mordu les lèvres et avait aussitôt pris congé.
Le désir, Abzalon ne savait pas à quoi ça correspondait. Bien sûr, il aimait le contact des mains d’Ellula sur son corps, il aimait se serrer contre elle et se blottir dans sa chaleur, il aimait rester près d’elle et l’écouter respirer, mais rien d’autre ne s’éveillait en lui qu’une douleur sourde au bas-ventre, la même qu’il avait ressentie dans la chambre de la prostituée de Vrana et qui avait déclenché sa colère meurtrière. Sitôt qu’Ellula essayait de le caresser à cet endroit, il se détournait ou s’en allait.
« Regarde-moi, Abzalon. »
Elle retira sa robe et s’exhiba nue devant lui. Elle-même n’avait aucune expérience dans le domaine, mais les conversations entre les ventres-secs lui en avaient donné un aperçu théorique tantôt drôle, tantôt énigmatique. Elle avait cru deviner, lors de ses violentes confrontations avec Eshan et Kraer, qu’il suffisait à une femme de dévoiler son corps à un homme pour déclencher la montée de son désir, mais avec son mari elle n’avait obtenu aucun résultat en trois ans. Elle avait pris conseil auprès de ventres-secs très portées sur la chose. Ces dernières l’avaient abreuvée de conseils qu’elle avait tous appliqués, exception faite de certaines caresses manuelles et buccales qui entraînaient de brutales réactions de rejet de la part d’Abzalon. Elle avait déployé des trésors de patience les deux premières années, car elle comprenait qu’il devait être apprivoisé avec la plus grande douceur, mais elle avait commencé à s’en irriter les derniers mois, d’autant qu’elle percevait l’appel pressant de son propre corps, qu’elle frémissait intérieurement, que l’attention et la tendresse ne lui suffisaient plus.
Abzalon contempla le corps d’Ellula puisqu’elle l’en priait. Il voyait bien qu’elle attendait de lui une réaction, quelque chose comme une affirmation de sa virilité. Il trouvait beaux son ventre lisse ombré d’un duvet sombre, ses jambes longues et fines, ses hanches et ses épaules à l’arrondi délicat. Les seins, en revanche, le laissaient perplexe : il n’avait pas encore réussi à se déterminer face à ces deux éminences tendres dont le sommet s’ornait d’un mamelon plus foncé, plus dur. Parfois il lui prenait l’envie de les saisir à pleines mains, d’y enfouir son visage, parfois le traversait l’impulsion de les arracher comme de mauvaises herbes. La neutralité du Qval ne lui avait pas permis de pénétrer dans la région de sa mémoire où se terrait l’explication de ces réactions contradictoires, comme si c’était à lui et à lui seul de résoudre son problème.
Elle s’approcha de lui et posa son front contre le sien. Son odeur, plus forte que d’habitude, une odeur puissante et musquée de femme, le grisa.
« Nous devons tout tenter pour former un vrai couple, Abzalon », chuchota-t-elle.
Il prit conscience que le moment était venu d’affronter l’épreuve qu’il était parvenu à repousser pendant trois ans.
« La dernière fois qu’une femme a essayé, elle est passée par la fenêtre et s’est retrouvée cinquante mètres plus bas, admit-il rapidement, la gorge sèche. J’deviens fou quand on me touche là (il désignait son bas-ventre), c’est comme si on enfonçait une manette pour faire exploser un engin magnétic.
— Par bonheur, il n’y a pas de fenêtre dans notre cabine, dit Ellula avec un sourire.
— J’connais plein d’autres façons de tuer. » Il la fixa d’un air douloureux. « Je ne veux pas te tuer, Ellula.
— La mort ne me fait pas peur. Aie seulement confiance en toi comme j’ai confiance en toi. »
Il émit un grognement qu’elle interpréta comme un acquiescement. Ni l’un ni l’autre ne pouvaient se contenter d’une relation tronquée, d’une tricherie. Ils avaient uni leurs vies pour le meilleur et pour le pire, il leur fallait provoquer le pire puisque le meilleur tardait à venir. Les héros de l’Amvâya n’hésitaient pas à risquer leur vie en affrontant les mille démons de l’Egon, en lançant leurs frêles embarcations sur l’océan bouillant. Comme l’Ellula des légendes, elle devait débusquer le démon d’Abzalon ; comme les demi-dieux des mythes astafériens, il devait s’engager dans le labyrinthe intérieur où se cachait son tyran.