« Deux communications, disiez-vous, le relança le moncle, ravalant son orgueil.
— La première émane du nouveau pouvoir estérien, répondit le visiteur, satisfait de cette maigre victoire. Nos supérieurs, là-bas, souhaitent prolonger l’expérience même si elle ne correspond pas à ce qu’ils en attendaient.
— Leur avez-vous précisé que nous courons le plus grand risque de répandre les germes du hasard sur le nouveau monde ?
— Il m’ont répondu qu’il nous restait cent seize ans de voyage pour inverser la tendance.
— Leur avez-vous parlé de la trahison du moncle Artien ?
— Vous êtes son supérieur par l’expérience et par l’âge, il vous revient donc de résoudre le problème.
— Pas facile, il se terre depuis trois ans dans les quartiers des deks. Mais c’est un enragé de la plume et il viendra un jour ou l’autre reprendre son nécessaire d’écriture.
— Je peux lui régler son compte. »
Le moncle Gardy contempla pendant quelques secondes la tache de lumière dessinée par l’applique sur la cloison grise. Il sembla au visiteur que les draps et couverture de la couchette n’avaient pas été défaits depuis bien longtemps, comme si l’occupant des lieux n’éprouvait plus le besoin de dormir.
« Ne prenons pas ce risque, reprit l’ecclésiastique. Imaginez qu’on vous surprenne : on vous exécuterait et j’aurais perdu mon seul contact avec Ester.
— Vous me sous-estimez, moncle. Je sais parfaitement me montrer aussi discret qu’un serpensec du désert intérieur du continent Nord. »
Le moncle Gardy en appela à tout son contrôle pour ne pas trahir le trouble dans lequel le jetaient les paroles du visiteur. Il scruta son interlocuteur pour tenter d’y déceler une intention, une indication, mais la lumière vive de l’applique devant laquelle se tenait ce dernier formait un contre-jour et rendait son visage indéchiffrable. Pourtant, cette allusion au serpensec, un reptile noir et long de deux centimètres dont le venin tuait en moins de cinq secondes, ne pouvait pas être une coïncidence.
« Je n’en doute pas, articula-t-il d’une voix neutre. Mais, puisque vous me contraignez à préciser les choses, je représente l’Église dans L’Estérion et je considère que cette tâche m’incombe.
— Comme vous voulez. N’oubliez pas cependant que je ne suis pas le seul mentaliste dans ce vaisseau.
— Qui sont les autres ?
— Je ne les connais pas. Pas encore. Et, d’ailleurs, ils ne se connaissent pas nécessairement eux-mêmes : l’Hepta en a programmé quelques-uns à leur insu, avant ou pendant leur incarcération à Dœq.
— Mais ceux-là, à qui obéiront-ils ? »
Le visiteur haussa les épaules.
« Tout dépendra de l’issue de la guerre technologique que se livrent les manipulateurs du nouveau pouvoir estérien et ceux du Sexta-libre. De chaque côté ils s’efforcent d’implanter de nouvelles données, d’effacer ou de reprogrammer les nanotecs. Les miennes reçoivent des impulsions contradictoires. Aujourd’hui je vous parle en allié, demain on m’ordonnera peut-être de vous éliminer.
— Je ne suis pas de ceux qu’on élimine facilement… »
Le moncle Gardy crut discerner un sourire sur le visage de son vis-à-vis.
« Un nouveau problème commence à se poser : la distance. Il semblerait que la pensée soit elle-même confrontée aux difficultés de l’espace-temps. Cela ne se traduit pas en termes de décalage temporel, comme la lumière, mais par la qualité de l’émission et de la réception, un peu comme les ondes magnétiques. En gros, les émetteurs et les récepteurs manquent de puissance. J’estime que nous serons définitivement coupés d’Ester dans une dizaine, peut-être une quinzaine d’années, à moins que d’ici là les techniciens n’aient réussi à mettre au point des amplificateurs télémentaux, des sortes de télescopes de la pensée. Les deux camps ont engagé une course de vitesse qui porte à la fois sur la réalisation de ces amplificateurs et sur la reprogrammation des nanotecs des agents.
— Si je comprends bien, nous risquons un jour ou l’autre de nous retrouver livrés à nous-mêmes.
— Les passagers de L’Estérion le sont déjà, moncle. L’individu est aisément contrôlable, le groupe bien moins. Les interactions humaines multiplient les combinaisons, les probabilités. Comment prévoir, ainsi, que plus de huit cents femmes kroptes déserteraient leurs quartiers pour passer chez les deks ? Comment prévoir qu’elles seraient unies à ces mêmes deks par un moncle ?
— L’échec des mentalistes… commença l’ecclésiastique.
— Est également le vôtre ! coupa le visiteur. Ni l’ancien Hepta ni l’Église ne sont parvenus à vaincre le hasard, leur ennemi commun. Vous avez essayé de le combattre par la sélection génétique, nous nous sommes efforcés d’éradiquer les aspects irrationnels du comportement humain et dérivé, mais certains éléments nous ont échappé, à vous et à nous. Votre moncle Artien est un pur produit de vos éprouvettes, et pourtant il semble attiré par la diversité génétique comme un insecte par la lumière. »
Le moncle Gardy se releva et fit quelques pas en direction de la porte, les mains derrière le dos, la tête rentrée dans les épaules. Il paraissait sur le point de s’effondrer à tout moment, comme un arbre creux ployant sous le poids de ses branches. Cependant, le visiteur ne se laissait pas abuser par les apparences : une énergie farouche animait le représentant de l’Église, qui non seulement lui donnait une vigueur surprenante mais en faisait également un être agissant, dangereux. Son eau d’immortalité pouvait prolonger ses fonctions biologiques pendant encore cinquante ou soixante ans, voire plus, et il était tellement pénétré de l’importance de sa mission qu’il ne se résoudrait jamais à passer le relais aux aspirants, ravalés au simple rang de serviteurs ou de cobayes, que son esprit resterait tendu vers un but qui deviendrait de plus en plus obsessionnel.
« Vous avez parlé d’une deuxième communication, reprit le vieil ecclésiastique en se retournant et en posant un regard impénétrable sur le visiteur.
— Personnelle. Vous savez, la mentaliste avec laquelle j’ai eu des relations très… irrationnelles.
— Une manie chez vous !
— Quelque chose a dû se passer dans mon éprouvette ! Ma correspondante souffre de mon absence, au point qu’elle prend tous les risques pour me contacter. De mon côté je me console avec mon épouse : les femmes kroptes ont des ressources insoupçonnées. Elles ont été sevrées d’amour pendant des siècles et elles se donnent comme si leur vie en dépendait.
— Épargnez-moi ce genre de détails, je vous prie !
— Je vous épargnerai en ce cas l’ensemble de la communication. Je me bornerai à vous dire que des vagues de répression de plus en plus dures déferlent sur Ester, que le Sexta-libre organise la résistance, que les puits bouillants se sont subitement réveillés et ont fait pleuvoir un déluge meurtrier sur le continent Nord.
— Rien d’autre ?
— Une dernière chose peut-être : des millions d’hommes et de femmes se sont rassemblés dans les rues et sur les places des principales métropoles du Nord pour protester contre le tout nouveau décret impérial interdisant la conception naturelle. Ils ont tous été exterminés. Il ne sera pas facile d’extirper l’aspiration au hasard dans l’esprit humain. »
Sur ces paroles, le visiteur s’inclina et se retira. Le moncle Gardy attendit qu’eût décru le bruit de ses pas pour s’enfermer dans le placard minuscule qu’il avait aménagé en microlaboratoire. L’entrevue avec le visiteur ayant dissipé ses derniers doutes, le temps était pour lui venu de réveiller sa légion.