Du pied, il la frappa sans ménagement sur les épaules et les bras pour la contraindre à le lâcher, puis, lorsqu’elle se fut affalée de tout son long sur le plancher, il s’en écarta avec la même vivacité qu’un charognin devant l’ombre d’un aro.
« Trop tard, mère. J’ai ouvert la porte du malheur, je dois maintenant la refermer. »
Il contourna les ventres-communs figées contre la cloison et s’éloigna en courant dans la coursive.
« Rattrapez-le ! » s’égosilla Kephta.
Les soldats ne réagirent pas. Ils obéissaient aux ordres des officiers et des eulans, pas aux braillements d’une mère hystérique.
Eshan contempla un long moment le ciel étoilé par le hublot ovale. Il avait découvert ce minuscule sas deux ans plus tôt, après avoir extirpé les énormes rivets d’une trappe qui donnait sur une succession d’échelles et de passerelles également protégées par des trappes fixées au plancher et dont les rivets étaient à moitié descellés. Au fond d’un passage étroit, il était tombé sur une porte ronde munie d’un hublot et avait compris qu’il suffisait d’appuyer sur le bouton inséré dans la cloison pour en déclencher l’ouverture.
Il avait longtemps hésité devant le champignon de couleur rouge, craignant de provoquer une catastrophe, puis il avait pris la décision de s’en entretenir avec le vieux moncle malgré la méfiance et la répugnance que lui inspirait ce dernier. Le robe-noire lui avait précisé qu’il avait probablement découvert un sas de secours, une pièce tampon entre l’extérieur et l’intérieur du vaisseau, destinée à une éventuelle réparation ou à une évacuation d’urgence. Le moncle avait ajouté qu’il n’avait pas besoin de prendre de précautions particulières tant qu’il n’actionnerait pas le mécanisme de la deuxième porte, celle qui débouchait directement sur le vide.
« Bien que n’étant pas spécialiste des engins spatiaux, je pense que les deux portes sont de toute façon coordonnées, c’est-à-dire que la deuxième refusera de coulisser tant que la première ne se sera pas hermétiquement refermée. Une dépressurisation brutale risquerait en effet de causer d’irréparables dommages au vaisseau. À moins que vous en ayez assez de la vie, je vous déconseille fortement toute promenade dans l’espace : en deux secondes, vous vous retrouveriez à soixante mille kilomètres de L’Estérion. »
Eshan s’était introduit à trois reprises dans le sas, avait collé son visage au hublot de la porte extérieure et avait admiré le ciel étoilé, légèrement voilé par le halo bleuté du bouclier protecteur du vaisseau.
Ce ciel qu’il n’avait pas contemplé depuis une éternité.
Saisi de vertige, il avait dû déployer toute sa volonté pour ne pas actionner le mécanisme de la deuxième porte, pour ne pas se jeter dans cet océan de ténèbres qui lui promettait l’oubli.
Une veilleuse déposait sa lumière orangée sur les cloisons et le plancher lisses. Son regard heurta le bouton, plus petit et noir celui-ci.
« Ellula… »
Avec elle, il aurait accompli des merveilles. Il eut l’impression qu’elle se tenait à ses côtés, qu’elle l’encourageait d’un sourire chaleureux. Son index se dirigea par mégarde vers le bouton. Une voix vibrante retentit, qui glissa sur lui comme de l’eau sur le poil d’un yonak. Quelqu’un lui demandait s’il avait pris toutes ses précautions et l’informait que le panneau extérieur se refermerait automatiquement dans les cinq secondes après sa sortie.
« Ellula. »
Le bouton s’enfonça sans résistance, la porte coulissa, le silence de l’espace envahit le réduit minuscule. Aspiré par le vide, Eshan Peskeur eut la fugitive impression d’embrasser l’infini.
CHAPITRE XV
DJEMA
Je t’ai parlé, il y a maintenant une cinquantaine d’années estériennes – eh oui, je vieillis, mais mes molécules correctrices font leur boulot […] signale que je suis encore très désirable, même si je n’ai plus le même appétit charnel –, de Mald Agauer et de Lill Andorn, cette ancienne membre de l’Hepta et son assistante qui avaient disparu de la circulation. Je pensais qu’elles avaient été […]l’une de ces terribles vagues de violence qui s’abattent régulièrement sur Ester et sur le Voxion […] la plupart des mentalistes ont […] dispersés ou massacrés […] échappé moi-même à la mort à de nombreuses reprises […] Les légions du moncle répandent la terreur dans les cités livrées au pillage et à […] L’empereur Holl, le fils aîné et successeur de Zjor, a été déposé par l’Église, promené pendant sept jours entièrement nu dans une cage transparente infestée de rondats […] a lutté longtemps contre les rongeurs qui le harcelaient, puis ils lui ont happé les jambes, les bras, lui ont sauté à la gorge et l’ont dévoré vivant […] Ester, gouvernée par le conseil des dioncles. Le Sexta-libre est devenu un trio, trois des membres dirigeants ayant été capturés et condamnés à subir un châtiment public plus cruel encore que celui de Holl. Je me suis retrouvée séparée de mon groupe, j’ai erré sur le continent Nord, me cachant dans les maisons abandonnées ou dans […] violée par un de ces groupes de miséreux qui hantent les transports publics estériens. D’en parler me donne la nausée, surtout à cause de l’odeur […] péripétie si je me suis enfuie sur le continent Sud, pris d’assaut par des millions d’émigrants portés par l’espoir d’une vie meilleure.
J’ai bien cru mourir à bord du bateau […] une succession de tempêtes terrifiantes […] En moins de trente ans, les techniciens du Nord ont épuisé la plus grande partie des ressources du Sud. Les cités ont poussé à la vitesse de champignons […] tous les problèmes liés à une urbanisation anarchique : surpopulation, taudis, criminalité, famine, épidémies, trafics de toutes sortes […] meurent de faim dans les rues, les femmes et leurs filles, âgées parfois de dix ans, se prostituent pour une galette de fizlo, les hommes s’abrutissent de mauvais alcool, les soldats estériens prélèvent une part exorbitante sur toutes les transactions, les légions du Moncle surgissent tous les deux ou trois jours, pillent, brûlent, massacrent. La première cité que j’ai traversée, La-Ne-Vra, ressemblait à un champ de bataille. Des cadavres jonchaient par centaines les rues et les trottoirs, la fumée et l’odeur rendaient l’atmosphère irrespirable […] heureusement sous la protection d’un homme que j’avais rencontré dans le bateau et que j’avais trouvé suffisamment digne d’intérêt pour lui ouvrir mes cuisses […] un chasseur, un aventurier armé d’un foudroyeur et dont la carrure imposait le respect […] comme un pied, et encore, un pied, surtout le tien, eût certainement fait preuve d’une sensibilité et d’une adresse supérieures […] m’a permis en tout cas de ne pas être importunée par les pouilleux qui pullulent […] sa jalousie morbide, j’ai réussi à lui fausser compagnie aux environs du péripôle […] ne supportais plus sa brutalité […] me suis retrouvée à Gloire-de-l’Un, anciennement Genko. Ce petit relais de chasse s’est métamorphosé, par la magie de l’immigration, en un gigantesque bidonville. Les gisements de stafer, découverts vingt ans plus tôt, ont attiré des milliers de prospecteurs alléchés par la possibilité de faire rapidement fortune, puis les compagnies estériennes ont posé leurs grosses pattes sur la région et ont racheté toutes les concessions, n’hésitant pas à recourir à la menace et au meurtre si nécessaire. Elles se sont livré une guerre farouche pour […] La violence […] omniprésente, presque palpable […] rapatrié les spécialistes voxions pour exploiter les mines, un afflux que les premiers colons ont considéré comme une provocation.