J’ai survécu dans les entrailles putrides de Gloire-de-l’Un en me prostituant […] pas très glorieux mais je n’avais pas d’autre choix que d’exploiter mes seules ressources, mon corps artificiellement conservé par les nanotecs, ce corps que tu as autrefois si divinement célébré. Je pensais à toi tandis que, pour cinq misérables estes, mes clients me plantaient leur soc immonde dans le ventre, qu’ils m’envoyaient leur épouvantable haleine dans les narines, qu’ils frottaient leur crasse à ma […] et se soulageaient dans un beuglement de yonak. Cette période n’a pas été la plus agréable de mon existence mais il me fallait sans doute descendre au plus bas pour entrevoir […] certitudes mentalistes s’étaient effilochées l’une après l’autre comme les fils d’une trame usée.
J’ai essayé de recontacter mentalement les éléments dispersés du mouvement, mais personne n’a répondu à mes sollicitations, soit qu’ils aient succombé à la répression monclale, soit qu’ils aient désactivé leurs canaux pour ne pas risquer l’interception. Tu ne peux pas savoir à quel point je t’ai envié. À propos, je ne t’ai pas encore demandé comment tu allais, ni comment allait ta Kropte d’épouse ? Mais ne parlons pas de choses qui […] Alors que je commençais à perdre espoir et que je songeais de plus en plus sérieusement au suicide, un de mes clients, un Kropte, un des rares rescapés du génocide – tu vois, j’ai couché moi aussi avec un Kropte, nous sommes quittes, mais, contrairement à ta maîtresse de l’espace, il n’avait aucun don pour les choses du sexe –, m’a parlé de cette réserve près du pôle où, selon lui, deux mentalistes s’étaient rendues quelques dizaines d’années plus tôt. La réserve n’avait pas conservé bien longtemps son statut. Chassée par les compagnies, la dernière peuplade kropte s’est réfugiée plus au sud, au milieu des glaces éternelles. Toujours d’après mon client – dix estes pour une passe de deux minutes et une conversation d’une heure, une bonne affaire finalement –, une des deux mentalistes, la plus ancienne, était morte, l’autre vivait toujours sur la banquise.
J’ai immédiatement […] le lien avec Mald Agauer et Lill Andorn […] rassemblé mes maigres économies, j’ai stipendié un chasseur […] Après le relais de Toukl, cette brute a voulu […] dans la neige mais je ne l’ai pas supporté, je l’ai tué avec son propre coutelas et j’ai moi-même piloté son autogliz jusqu’à la banquise. Là, j’ai erré sur la glace jusqu’à ce que l’appareil tombe en panne de carburant, et je serais probablement morte de faim et de froid si je n’avais pas reçu une impulsion télémentale m’enjoignant de marcher en direction du sud. Je ne savais pas si cette pensée émanait réellement d’un correspondant ou si elle n’était qu’une expression de mon subconscient, toujours est-il que je n’avais plus rien à perdre et que je me suis exécutée. J’ai déambulé pendant des heures sur la banquise, transie, exténuée, émerveillée par le spectacle de cette immensité immaculée et irisée par les pâles rayons de l’A. J’avais l’impression d’avancer vers ma mort, ou ma rédemption, vers un état apaisé en tout cas, et puis, au moment où je m’apprêtais à m’allonger sur la glace, vidée de mes forces, soulagée, heureuse presque de mettre un terme à l’absurdité de mon existence, t’aimant comme au premier jour – j’ai définitivement décidé d’apposer le mot amour sur mes sentiments envers toi, malgré l’irruption dans ta vie de cette peste kropte –, j’ai vu approcher deux grands aros blancs, deux bêtes magnifiques dont la course aérienne soulevait de somptueuses gerbes blanches. Je n’ai pas eu le temps d’éprouver la moindre peur, j’ai aperçu le traîneau qu’ils tiraient et les silhouettes des trois hommes de l’équipage […] d’un rêve, avoir franchi un seuil où les désirs se concrétisent sous la forme de mirages, mais j’ai été soulevée, allongée sur un confortable matelas de peaux, roulée dans d’épaisses couvertures, j’ai senti une douce chaleur investir peu à peu mon corps et chasser le froid de mes membres […] transportée dans un village de glace édifié autour d’un large puits d’eau tiède. Là, une femme est venue à ma rencontre, vêtue de fourrures, plus très jeune mais encore très belle avec ses longs cheveux blancs qui contrastaient avec le noir profond de ses yeux. Il m’a fallu dix secondes pour reconnaître Lill Andorn, mon ancienne rivale, la femme que j’ai sans doute le plus détestée avec la Kropte que tu as osé épouser. Elle m’a souhaité la bienvenue avec une telle chaleur dans la voix et le regard que j’ai su instantanément que j’étais arrivée au terme de mes errances.
Ceci est notre dernière communication par l’intermédiaire des nanotecs. Dans les jours prochains, j’aurai la possibilité de te contacter sans ces interférences parasites qui perturbent nos échanges, et je t’indiquerai de quelle manière procéder pour utiliser le même canal que moi. Une ère nouvelle s’ouvre. À très bientôt, mon bel amour qui s’éloigne.
L’Estérion connut ses premières défaillances techniques onze années après son lancement. Les chariots automatiques ne passaient plus pendant deux ou trois jours, puis ils effectuaient une dizaine de livraisons en deux heures d’intervalle, transportant de la nourriture encore lyophilisée, immangeable. Au début les deks se rationnèrent et partagèrent les rares repas consommables, mais il s’avéra bientôt qu’ils ne pourraient pas tenir très longtemps à ce régime. Des femmes enceintes tombèrent malades, puis des enfants, des vieillards et tous ceux qui ne jouissaient pas d’une bonne santé. C’est ainsi que Torzill, lui qui avait consacré toute son énergie de voyageur à tenter de représenter la prison volante qui l’emmenait à travers le vide, succomba à une deuxième attaque de paralysie. Belladore eut beau essayer de le maintenir en vie en multipliant les formules incantatoires et les séances d’imposition, l’ancien architecte rendit son dernier souffle après avoir puisé dans ses ultimes forces pour apposer, avec l’aide de ceux qui le veillaient, sa signature en bas de son œuvre. Après une brève oraison prononcée par le moncle Artien, on recouvrit son corps d’un drap et on le glissa par la trappe de l’un des grands broyeurs destinés à recueillir les déchets trop volumineux pour être éliminés par le système d’aspiration automatique. D’autres cadavres suivirent, ceux de nouveau-nés que les mères n’étaient plus en mesure d’allaiter, ceux de jeunes enfants terrassés par des fièvres malignes, ceux de femmes et d’hommes affaiblis par les privations.
La décennie relativement paisible qui avait suivi l’arrivée des femmes kroptes dans les quartiers deks n’avait engendré que des scènes de jalousie ou des querelles de voisinage vite résorbées. Une cinquantaine d’épouses ou de ventres-secs, se sachant stériles ou trop âgées pour enfanter, avaient décidé de rendre un peu plus supportable l’existence des quatre mille deks restés célibataires. Leurs cabines restaient ouvertes à toute heure pour recevoir les hommes en mal d’affection, pour les soulager de leurs misères morales et de leurs désirs physiques. Elles avaient ainsi réussi à désamorcer les tensions entre les minoritaires élus par une femme et la majorité des laissés-pour-compte. La population des quartiers, consciente de l’importance et de l’ingratitude de leur rôle, vouait un immense respect à cette poignée de femmes. Elles étaient devenues, davantage que de simples prostituées, des prêtresses de l’amour, des consolatrices, des puits de tendresse, des maîtresses et des mères universelles. Elles y avaient gagné un titre, les « mathelles », du nom de la sixième femme d’Eulan Kropt, Mathella, la vestale qui avait rompu ses vœux de chasteté pour donner un fils au prophète. Aucune décision ne se prenait sans qu’elles fussent au préalable consultées et leurs conseils faisaient souvent office de sentences. Pendant dix ans, elles étaient parvenues à préserver un fragile équilibre à nouveau menacé par les premières défaillances du vaisseau.